Le rire de Sara

Essai sur la fertilité symbolique chez les Hébreux primitifs
Le complexe d’Abraham (Mémoire de 1re année)

UNIVERSITÉ PARIS NORD UFR SANTÉ MÉDECINE BIOLOGIE HUMAINE Léonard de Vinci (Paris XIII)
DIPLOME UNIVERSITAIRE D’ÉTUDES BIOLOGIQUES PSYCHOLOGIQUES ET SOCIALES DE LA SEXUALITE HUMAINE
Promotion Paul ELUARD Année universitaire 1999/2000.

 




 
 

Introduction

Il s’agit, à travers l’évolution du couple mythique formé par Saraï et Abram de suivre leur long et universel parcours vers la fécondité, en tâchant à la fois d’extraire les richesses symboliques du texte et de proposer les interprétations qu’il suggère.
Le premier livre du pentateuque, dit Genèse, contient outre une cosmogonie originale la saga des patriarches et plus précisément celle d’Abraham que nous allons étudier. Ce texte date d’environ 1800 ans avant l’ère chrétienne. Afin de faciliter la lecture, les chapitres XI à XXIII sont reproduits en annexe.

Genèse en hébreu d’où le texte est traduit se dit Béréschit.
A l’époque où il est rédigé cette langue ne comporte pas encore de voyelles écrites, ainsi chaque mot peut en cacher un autre au gré des combinaisons possibles. De plus chaque lettre se voit associée à un polygone, une valeur numérique, et une valeur symbolique. Le jeu se complexifie encore par la nature même de la langue, arborescente, organisée en famille de mots porte manteau, offrant un grand degré de liberté et d’interprétation.
Ainsi Beréschit peut signifier « par une série de recommencements », le secret de la vie qui n’est qu’innovation permanente depuis son début, tâtonnement obstiné et quête sans fin.
Mais dans la même famille de mots l’on trouve aussi M’Barak, Baraka « la chance ». un peu comme si le mot, le mot premier était inépuisable, une troisième variation apparaît et vient nous dire « dans la tête ».


 
 

Première partie : le cas de Saraï

La saga commence par une union, Abram prend Saraï pour femme.
Et il est écrit au chapitre XI verset 30 « Or Saraï était stérile, et elle n’avait point d’enfants ».

Saraï est donc la première de toutes les femmes stérile, atteinte semble-t-il d’infertilité primaire.
Le texte débute donc par un paradoxe, celle qui doit être la matriarche « d’un peuple aussi nombreux que le sable de la mer » est dite stérile.
Écoutons son histoire comme un témoignage venu du fond des âges nous faire sentir à travers son parcours singulier la forme toute entière de l’humaine condition

 

 


 
 

Deuxième partie : l’enlèvement de Saraï par Pharaon

Dans ce chapitre Abram et Saraï quittent Canaan pour l’Egypte.
Celui-ci dit à Saraï de se faire passer pour sa sœur car sachant qu’elle est belle il craint pour sa vie. En effet Pharaon la fait enlever et Abram reçoit troupeaux et servantes. Alors la maison de Pharaon est frappée de grandes plaies et celui-ci s’indigne de ce qu’Abram ne l’a pas averti que Saraï était sa femme. Ainsi ils quittent l’Egypte.

Que dire de cet épisode ?

Tout d’abord selon Abram, sa femme n’est pas seulement stérile mais elle est aussi belle. Si belle qu’il redoute à juste titre que Pharaon la convoite, mettant en scène ce que René GIRARD nomme « le désir mimétique ». Selon lui, le désir fonctionnerait de manière triangulaire, Pharaon désignant à Abram Saraï comme désirable.
Marie BALMARY y lit une histoire parallèle à celle d’Oedipe en effet la maison de Pharaon, comme Thèbes est frappé de plaies « et à toutes deux cause une souillure cachée ».
Et peut-être peut-on interpréter dans cette crainte du père et dans le partage qu’il fait de Saraï avec Pharaon l’expression d’une homosexualité par procuration.
Ce passage semble obscur à la première lecture, Abram donne Saraï à Pharaon, Pharaon et sa maison en sont souillés, il restitue Saraï à son époux, et tous deux s’en vont d’Egypte.
Apparemment il ne se passe pas grand-chose.
Mais ayant traversé cette crise, d’une part se met en jeu nous l’avons dit la triangulaire du désir, mais aussi d’autres phénomènes notamment inconscients dont nous aurons à redire à propos du chapitre XX.
Ainsi le temps du « guérir » et de la transformation des relations apparaît-il d’ores et déjà comme essentiellement lent.

 

 


 
 

Troisième partie : L’alliance d’Abram

A ce moment là du récit, Abram est en proie à un doute profond : « Je mourrais sans enfants et ce Damascus fils d’Eliézer mon serviteur sera mon héritier. » dit-il au chapitre XV v.2-3.
YHWH, Jahvé, l’assure pourtant du contraire et « après l’avoir fait sortir dehors lui dit : levez les yeux au ciel et comptez les étoiles si vous pouvez. C’est ainsi ajouta t-il que se multipliera votre race ».
Etoile en français vient du latin sidus, le verbe desiderare signifie « constater », « regretter l’absence de », d’où le sens de chercher, désirer. Abram cesse-t-il d’être sidéré, voilà qu’il devient désirant.
Mais par quoi Abram est-il sidéré ?
Et quel est le sens de ce commentaire de RACHI : « Sors de ton destin tel qu’il est écrit dans les étoiles. Tu as vu dans les astres que tu n’aurais pas d’enfants. En effet Abram ne doit pas avoir d’enfants. ABRAHAM aura un fils. Saraï n’aura pas d’enfants. SARAH en aura. Je donne un nom différent et votre destinée sera différente. » ?

 

 


 
 

Quatrième partie : Abram prend Agar

Selon la coutume de l’époque, et conformément au souhait de Saraï Abram prend Agar de qui naît Ismaël.
Si Saraï c’est-à-dire « ma princesse » est donnée au prince (Pharaon), Abram, « le père haut » est donné à la servante qui selon M. BALMARY est l’équivalent d’une fille pour un homme sans enfants.
Abram est donc « le père haut » au côté duquel il n’y a point de place serait-ce pour sa femme.
Ainsi se rejoue avec un tiers, ici Agar, le trouble de la relation entre Saraï et Abram, dont on pourra apprécier eu à peu l’importance dan leur processus de différenciation sexuelle.
Dès qu’Agar est enceinte il est écrit « qu’elle commence à mépriser sa maîtresse ».
Rappelons que l’infertilité remonte déjà à dix ans.
Saraï adopte alors un mécanisme de défense nettement sadique, elle la châtie et Agar s’enfuit. Puis sur les conseils d’un « messager divin » revient chez Saraï où naît Ismaël.
D’ores et déjà deux hypothèses peuvent être formulées.
D’une part s’agit-il de l’identification de la maîtresse à asa servante qu’elle maltraite dès qu’elle connaît sa grossesse ?
D’autre part Saraï se punit-elle en une sorte de catharcis dans un reversement masochiste ?
Quoiqu’il en soit Saraï semble résoudre cette crise d’identification dans une violence sadique, et métaboliser la jouissance de la maternité qu’elle se croit interdite dans un transfert de haine aboutissant au final à la conception.

 

 


 
 

Cinquième partie : Changement de noms … changement de destins

YHWH propose un pacte à Abram :
« Je te ferai proliférer à l’extrême » et pose clairement ces conditions.
Premièrement l’établissement de la circoncision, marque de l’Alliance avec Lui, et deuxièmement le changement de nom.
A travers la circoncision Abram fait dans son corps l’expérience de la perte, du manque. En effet pour qu’un homme soit entier, il lui faut qu’il se souvienne sans cesse qu’il lui manque quelque chose. Ainsi l’homme circoncit, homme « non femme », se souvient-il de la femme qu’il n’est pas. La langue elle-même en porte la marque puisqu’en hébreu masculin se dit zahar, racine du verbe se souvenir.
YHWH pose ensuite la deuxième condition :
« Vous n’appellerez plus votre femme Saraï, mais Sarah » et même Abram devient Abraham. Ainsi à travers la symbolique du verbe s’opère le passage de la possession à l’altérité :

Possession Altérité

Abram « le père haut » Sarah « la princesse »

Lieu de parole, Verbe, YHWH

Saraï « ma princesse » Abraham

Abram « le père haut » inaccessible devient Abraham avec l’ajout du « h », symbole de fécondité.

Saraï elle perd le « yod » (i) divin la lettre de YHWH qui lui fait quitter l’indifférenciation sexuelle et lui ouvre symboliquement la porte du plaisir, du désir d’enfant et de la fécondité.

Fertilité et jouissance sexuelle sont intimement liées dans ce cadre symbolique.

Saraï devient Sara sexuellement différenciée par la perte du « yod », et enfin féconde avec l’ajout du « h ».

Ce que M. BALAMARY traduit par l’analogie entre « l’instance autre extrapsychique et l’instance intrapsychique du désir inconscient ».

 

 


 
 

Sixième partie : Le rire de Sarah

Sarah entend à travers la toile de tente YHWH annoncer à Abraham la venue du fils, en quelque sorte elle vole ce secret, elle dérobe la parole solution de l’énigme de la conception révélée.
Et en cet instant, elle se met à rire, et YHWH s’étonne que Sarah pense qu’il y ait quoi que ce soit de difficile à Lui.
R . VASSE voit dans ce rire de Sarah un court-circuit entre deux langages, celui de la chair et celui du divin.
Quant à P. SOLLERS il relève dans « Femmes » qu’Isaac veut dire rire.
Qu’est Sarah dans la perspective du récit sinon manquante elle aussi ?
Comme Abraham, sans ce manque son désir sommeillait.
Une nouvelle fois la langue vient nous dire son mot : nekeva féminin en hébreu vient du verbe nakav faire son trou, marquer, désigner.
Alors Abraham et Sarah sont incomplets, même ensembles leur désir n’est point satisfait. Ils ont fuit l’insatisfaction dans la réplétion, ils accèdent maintenant à la plénitude du manque.
Ainsi l’instance tierce que nous évoquions à la fin de la partie précédente, est ici la parole divine dérobée par Sarah.

 


 
 

Septième partie : Enlèvement de Sarah

Abimélech fit enlever Sarah à Guerara, Abraham dit pour la deuxième fois qu’elle est sa sœur.ici bien sur nous retrouvons le même thème qu’au chapitre XXII : se rejoue la problématique du couple avec Abimélech, mais les acteurs de la scène ont changé, Saraï est devenue Sarah, Abram Abraham et Abimélech n’est pas Pharaon. Abimélech n’a pas eu de relation charnelle avec Sarah, mais YHWH punit les femmes d’Abimélech de stérilité, à nouveau en paradoxe dans cette histoire, c’est Abraham qui guérira les femmes d’Abimélech de la stérilité de Sarah projetée sr elles par YHWH.
Mais surtout à mon sens il aura fallu tout ce temps, surmonter toutes ces épreuves ensembles pour que les conflits inconscients d’Abra(h)am puissent parvenir à sa conscience.
Abraham dit enfin que Sarah est sa demi-sœur et qu’il l’a épousée, comment ne pas y voir ainsi que M. BALMARY, qu’ »épousant une demi-sœur possession du père, leur père commun, Abram peut se sentir rival de son père et craindre. A ce monarque de l’enfance qu’est le père il valait mieux dire elle est ma sœur plutôt qu’elle est ma femme. »
Nous sommes au cœur du conflit qui se joue chez Abraham, en effet il ne prostitue Sarah qu’en apparence, perdu par l’erreur symbolique du nom de Saraï, bien dire que « Sar » désigne aussi les officiers de Pharaon, en réalité il ne fait que la restituer au « père », régressant pour un temps au temps où ils étaient frère et sœur.
La voilà enfin la brèche, la sortie du destin, du latin destinare fixer attacher, sortie de l’ornière de la répétition des erreurs symboliques Sarah n’est plus la princesse du « père », Abraham n’est plus le fils fautif qui doit rendre Saraï à ce même « père ».
Alors tout se passe comme si le processus de maturation psychologique consistait en lente progression avec çà et là des reculs toujours fécondés par leur ténacité leur Alliance et leur fidélité comme s’ils portaient en eux le désir, dans la tête, cette série de recommencements, qui par chance les mène au plaisir charnel et à la fécondité.

 

 


 
 

Huitième partie : Naissance d’Isaac

« Et alors Sarah dit : Dieu m’a donné un sujet de ris et de joie ; quiconque l’apprendra se réjouira avec moi. »

 

 


 
 

Conclusion

La sexualité humaine en Occident à la fin du XXème siècle subit une influence sans précédent des nouvelles technologies : l’internet permet à l’Homme de donner toute forme à son désir et à son narcissisme, par les biotechnologies il peut sélectionner, trier, transformer sa descendance, enfin la pharmacologie en court-circuitant les approches psychologiques par une réponse immédiate à chaque symptôme promet des conséquences à long terme qui mériteraient d’être étudiées.
Ainsi la fécondité aujourd’hui est au carrefour de la biologie, du couple, lui-même intriqué avec le désir transgénérationnel
Ce que peuvent nous apprendre Sarah et Abraham, c’est qu’il faut être trois pour faire un : une femme, un homme et une instance autre, et que le désir est régit par des lois que leur transgression n’annule pas, « ces lois d’identité et de relation sont comme des rocs sous nos pas, religieuses au double sens du mot : relier et relire, lois du bonheur ou du malheur selon qu’on a pris tel ou tel chemin. Elles peuvent nous être révélées : elles sont inscrites dans l’inconscient. » M. BALMARY
Enfin, en ce qui concerne aussi bien les troubles de la fécondité que d’autres pathologies, lorsque le thérapeute intervient, il doit savoir laisser sa place au dialogue amoureux.

 

 


 
 

Bibliographie

La Bible
Genèse XI à XXII

Sexualité Mythes et Culture
A.DURANDEAU C. VASSEUR-FAUCONNET
1990 Editions l’Harmattan.

Le Sacrifice Interdit
M. BALMARY
1986 Editions poche biblio essais.

Femmes
P. SOLLERS
1983 Editions Gallimard

Rachi
V. MALKA
1993 Collection Que sais-je.

Le désir mimétique
R. GIRARD
1987 Editions Poche essais.

 

 



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