Éthique du suicide, Suicide de l’éthique


 



Plan

INTRODUCTION

SCIENCE ET TECHNIQUE

– 1.1 Définitions

– 1.2 Statistiques en France

– 1.2.1. Nombre de suicidés en 1990
– 1.2.2. Place du suicide dans la mortalité générale

– 1.3 Facteurs de risque suicidaire

– 1.3.1. Facteurs psychosociaux
– 1.3.2. Antécédents
– 1.3.3. Stress et évènements de vie
– 1.3.4. Personnalité
– 1.3.5. Maladie psychiatrique
– 1.3.6. Symptômes particuliers
– 1.3.7. Circonstances de tentatives de suicide
– 1.3.8. Facteurs génétiques et psychologiques

MORALE, RELIGION

– A- Morale laïque

– A.1 Suicide et homicide
– A.2 Le mythe de CAMUS

– B- Morale religieuse

Une lecture de béréschit XXIII

DROIT

– 3.1 Droit pénal

– 3.2 Droit civil

CONCLUSION

BIBLIOGRAPHIE

 



Introduction

« – Peut-être serait-il juste de mourir maintenant, avait dit le chevalier de Malte. N’êtes vous pas saisi par le désir de vous laisser prendre à une bouche de canon et de glisser dans la mer ? Ce serait rapide, et en cet instant nous saurions tout…

Oui, mais à peine le saurions nous, nous cesserions de le savoir avait dit Roberto. Et le navire avait poursuivi son voyage en s’engageant dans des mers sépia. »

U. ECO, L’île du jour d’avant.

 

Au cours de ce certificat optionnel de bioéthique j’ai choisi d’étudier l’éthique et le suicide.

Nous tenterons d’étudier la réflexion qui peut guider l’action d’un Homme en proie comme le chevalier de Malte de Umberto ECO avec ce désir de mort à travers une réflexion éthique née du conflit de valeurs entre les six ordres de la pensée définis par Pascal : science, technique, droit, morale, religion, économie, politique.

Les ordres économique et politique ne seront pas traités.

 



Science et technique

Le suicide : définitions, statistiques, facteurs de risque.

 

1.1 Définitions

Etymologiquement suicide vient du latin sui « de soi-même » et « cidium » meurtre. Ce terme est utilisé en premier par l’abbé Desfontaines vers 1752 dans le Supplément du dictionnaire de Trévoux, remplaçant l’ancienne expression « meurtre de soi-même ».
L’O.M.S. elle le définit comme un « attentat contre sa propre personne, avec un degré variable dans l’intention de mourir. »
La tentative de suicide est l’acte délibéré par lequel un individu se cause un préjudice physique pour se donner la mort ou obtenir un changement d’état -se soustraire à une souffrance physique ou psychique- mais dont l’issue n’est pas fatale.
Le suicidé est la personne morte par suicide et le suicidant celle ayant tenté de se suicider sans y parvenir.
Enfin on y désigne par conduites à risque les comportements dangereux par lesquels une personne se trouve dans un état proche du suicide, mais où la mort n’est pas recherchée consciemment, par exemple la toxicomanie, l’alcoolisme mais aussi les sports extrêmes, la conduite automobile dangereuse et caetera…

1.2 Statistiques en France (I.N.S.E.R.M.)

1.2.1 Nombre de suicidés en 1990 en France

Age Ensemble Hommes Femmes

< 15 ans 19 14 5
15 à 24 ans 791 607 184
25 à 34 ans 1 706 1 314 392
35 à 44 ans 2 118 1 613 505
45 à 54 ans 1 679 1 203 476
55 à 64 ans 1 651 1 091 560
65 à 74 ans 1 337 895 442
>75ans 2 102 1 441 661

TOTAL 11 403 8 178 3 225

On remarque que le suicide augmente avec l’âge touchant plus les hommes que les femmes.
A noter la forte mortalité des plus de 75 ans et des adultes jeunes.
Depuis quelques années, on observe une augmentation du nombre de suicidés chez les moins de 15 ans, environ 31 cas en 1993.

1.2.2 Place du suicide dans la mortalité générale en France

En 1987 le suicide représentait 2/100 des décès en France, soit 12 161 environ sur un total estimé à 537 466.
Il se situait bien après les maladies cardio-vasculaires première cause de mortalité avec 35/100 des décès soit 186 579, et les tumeurs deuxième cause avec 26/100 soit 139 231.
Néanmoins il a progressé d’un facteur 2 depuis 50 ans, passant de 6400 décès causés par suicide en 1950 à 12 200 en 1990 année où la mortalité par suicide des plus de 75 ans était trois fois supérieure à celle des 15-24 ans.
Il reste dans notre société à la fin du XXème siècle la première cause de mortalité des jeune adultes 25-34 ans et la deuxième cause de mortalité des adolescents 15-24 ans. Ainsi sur 120 000 à 150 000 tentatives de suicide par an en France 40 000 sont le fait d’adolescents, dont 1000 décèderont.
Enfin depuis vingt ans dans la population carcérale le nombre de suicides a augmenté de 100/100.

1.3 Facteurs de risque suicidaire

D’après Epidémiologie du suicide Pr M.L. BOURGEOIS 1996

1.3.1 Facteurs psychosociaux

Sexe masculin, au-delà de 45 ans.
Solitude, célibat, veuvage, divorce, séparation.
Immigrant, appartenance à une culture différente.
Absence d’activité professionnelle, chômage, retraite.
Absence de vie sociale et de loisir.
Environnement social désintégré.

1.3.2 Antécédents

Histoire familiale de troubles de l’humeur, alcoolisme, suicide.
Antécédents personnels de troubles de l’humeur, alcoolisme,
toxicomanie, tentatives de suicide antérieures.
Période initiale d’un traitement psychiatrique.
Semaines suivant la sortie d’hôpital.

1.3.3 Stress et évènements de vie

Séparation, perte, veuvage.
Déménagement, perte d’emploi.
Alcoolisme : complications domestiques et sociales.
Maladie chronique et terminale, handicap du sujet âgé.

1.3.4 Personnalité

Psychopathique, antisociale avec impulsivité, violence, délinquance.
Cyclothymique, « borderline » etc.

1.3.5 Maladie psychiatrique

Dépression, en particulier psychose maniaco-dépressive.
Dépression très récurrente, cycles courts.
Dépression récurrente brève.
Anxiété pathologique (troubles panique).
Alcoolisme, toxicomanie.
Psychose aigüe et chronique.
Démence pré-sénile, état confusionnel du sujet âgé.
Syndrome psycho-organique.

1.3.6 Symptômes particuliers

Dépression : insomnie sévère, négligence de soi, troubles amnésiques,
Perte de poids, ralentissement psychomoteur, abattement, indifférence,
Agitation, retrait social, désespoir et pessimisme, idées et délire d’inutilité,
Idées suicidaires, alcoolisme.

1.3.7 Circonstances de tentatives de suicide

Précautions pour ne pas être découvert.
Préparation soigneuse, mise en ordre des affaires, testament, lettre d’adieu.
Moyen violent à haute létalité.

1.3.8 Facteurs génétiques et psychobiologiques

Dérégulation sérotoninergique.
Charge génétique suicidaire élevée.

Le suicide en France est un enjeu important de santé publique, la connaissance par le médecin de ses facteurs de risque, de sa saisonnalité, de la séméiologie et du traitement des troubles de l’humeur en particulier sont essentiels.
En effet 50 à 80/100 des suicidés selon une étude de M.L. BOURGEOIS en 1996 souffraient des troubles de l’humeur ou de troubles anxieux.

GUZE et ROBINS dans une analyse de 14 études de suivi en 1970 trouvaient un risque suicidaire multiplié par 30 sur la vie pour les patients atteints de maladie maniaco-dépressive.

 



Morale et religion

 

A – Morale laïque

1.1 Suicide et homicide

Le suicide est un homicide. L’autolyse est bien la destruction de l’Homme par lui-même. L’homicide dans les sociétés laïques ou religieuses constitue depuis les origines, sauf exception, un interdit. Ainsi au Moyen Age les suicidés étaient pendus bien que déjà morts. L’Homme ne doit pas tué un autre Homme disent les tables de la Loi des judéo-chrétiens, la loi de la République s’adapte peu à peu à la loi : « tu ne tueras point » avec par exemple la récente abolition de la peine de mort en France. (loi BADINTER)
L’Homme peut décider de se tuer lui-même transgressant ainsi la morale religieuse. En s’ôtant la vie, il prive l’humanité (morale laïque) ou Dieu (morale religieuse) d’un des éléments du « Tout » qui le dépasse.
Refusant de vivre sa vie -ce qui n’est pas possible- il coupe par ce raccourci qu’est le suicide.
Et la question revient alors à celle de la liberté, en somme notre vie nous appartient t-elle ou n’en est-on que dépositaire ?
Inversement tout homicide est un suicide en tuant l’autre le semblable, le prochain-lui aussi partie du « Tout » (humanité, Dieu) qui dépasse également victime et bourreau- l’on se tue soi-même.
Et la question devient alors celle de notre responsabilité, tous les « peut-être » sont à la croisée des chemins, « Chaque Homme porte en lui la forme toute entière de l’humaine condition » nous dit Montaigne.
Le « Tout », l’espèce si on le restreint à l’humanité est fondé sur la mort des individus. Ainsi les générations se succèdent, l’espèce assurant sa pérennité. L’individu a souvent un projet opposé (pulsions d’auto conversation et pulsions sexuelles pour FREUD) à celui de la société dans laquelle il vit, la mort de l’un étant nécessaire à la survie de l’autre. Ceci aurait motivé durant l’ontogenèse humaine l’émergence de croyances en un au-delà, en la résurrection ou la réincarnation.
Edgard MORIN décrit ces liens ainsi dans l’Homme et la mort :
« Là où le suicide se manifeste, non seulement la société n’a pu chasser la mort, non seulement elle n’a pu donner le goût de la vie à l’individu, mais encore elle est vaincue, niée ; elle ne peut plus rien pour et contre la mort de l’homme. L’affirmation individuelle remporte son extrême victoire qui est en même temps irrémédiable désastre. Là où l’individualité, donc se dégage de tous ses liens, là où elle apparaît seule et rayonnante, la mort non moins seule et rayonnante se lève comme un soleil. »
L’étude du suicide est un indicateur d’état de nos sociétés, des rapports interindividuels. Dans nos communautés d’individus, l’auto agressivité tue chaque année douze mille personnes sans que soit envisagée une remise en question globale.

1.2 Le mythe de Camus

« Il faut savoir si l’on peut vivre de l’absurde ou si la logique commande que l’on en meure. »
Tel est l’argument que propose Albert CAMUS au commencement du Mythe de Sisyphe, spécifiant bien  » qu’aucune métaphysique aucune croyance n’y sont mêlées pour le moment. »
Et Camus de poursuivre par le célèbre :  » Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide.  »

Deux points étonnent à la relecture du Mythe.

L’auteur y insiste pour déplacer le suicide, du psychologique sur le terrain philosophique et voudrait y trouver le fondement même de la philosophie : « Juger que la vie vaut ou non la peine d’être vécue, c’est répondre à la question fondamentale de la philosophie. »

De plus il hésite souvent entre point de vue logique et psychologique, entre sentiments d’une part : « les décors qui s’écroulent… le monde épais… Il s’agit de mourir… un jour vient pourtant et l’homme constate ou dit qu’il a trente ans » -ce texte est écrit alors qu’il est âgé de 29 ans ( !)- et d’autre part une logique annoncée à l’avance : « le sentiment de l’absurde n’est pas pour autant la notion d’absurde. Il la fonde un point c’est tout ».

Alain COSTES dans son étude : Albert CAMUS ou la parole manquante conclut qu’il s’agissait alors pour le jeune CAMUS moins de démonter logiquement son système que de le faire vivre à travers cette sorte de conjuration, certes efficace de ses propres tentations suicidaires, que fut peut-être pour lui Le mythe de Sisyphe.

Tant il est vrai qu’aussi longtemps on se demande si la vie vaut la peine d’être vécue, l’on vit…

 

B – Morale religieuse

Une lecture de Béréschit XXIII

Dans ce passage de la Bibles, Dieu tente Abraham en lui demandant d’offrir son fils en holocauste.
Celui-ci sans réfléchir se rend à Isaac au lieu indiqué. Isaac demande alors à son père où est la victime, il répond alors que Dieu doit lui-même la fournir. Abraham prend le couteau mais l’Ange lui dit de ne pas mettre la main sur l’enfant connaissant qu’il craint Dieu, puisque pour lui obéir il n’a pas épargné son fils. Derrière lui un bélier pris par les cornes dans les buissons est offert par Abraham en Holocauste.
Et Dieu lui dit entre autres choses que : « Toutes les nations de la terre seront bénies dans celui qui sortira de vous, parce que vous avez obéi à ma voix. »

Partons de l’hypothèse que le père est ce que devient le fils.
Si Abraham obéit à son Dieu en tuant son fils il se tue lui-même, en revanche s’il ne le fait pas il désobéit à Dieu.
Comment sort-il de cette double contrainte « Sacrifie ton fils ; ne tue point !  »
La brèche de ce dilemme c’est son obéissance, qui amène sur lui la bénédiction divine.
Il ne sait comment, mais il sait que son Dieu fournira la victime. Ce sera le bélier, (bouquetin du désert syro-arabe) symbole déjà ancien de fertilité, et de recommencement pour les sémites à cette époque, avec ses cornes en croissant de lune…
De sacrifiable le fils est alors désigné comme sacré.
Si Abraham n’avait pas obéi à la Loi il ne serait plus auto (« éauton »=soi même en grec.)-nome (« nomos » = la loi en grec.) donc plus libre.
Le père, est ce que devient le fils : le père.
Hors d’une fusion que l’hypothèse de départ pouvait laisser redouter, par la soumission commune à la Loi universelle donnée par le Dieu unique.
Dans la confiance d’Abraham, sans prêtre ni maître, Isaac devient père à son tour, et ainsi de suite…

Chaque religion a un point de vue original concernant le suicide.
Chaque prêtre, chaque recteur, chaque pasteur, chaque rabbin, chaque lama ont une interprétation personnelle de ses textes référents.
Certains ont même des points de vue contradictoires.
D’autres rajoutent des textes aux Textes.
Chaque Homme a en outre la responsabilité de se forger une réflexion personnelle en particulier sur cette délicate question du meurtre de soi-même.
(Le suicide aux P.U.F. de F. TERRE est un ouvrage collectif très complet).

 



Le droit

La loi française s’applique à tous également sur tout le territoire français.

 

3.1. Droit pénal

Depuis 1810 la tentative de suicide n’est plus punissable en France.
Toutefois l’article 63 alinéas 2 du code pénal précise que quiconque est témoin d’un geste suicidaire ou convaincu du risque imminent de suicide peut être poursuivi pour non assistance à personne en danger.

La loi du 31 décembre 1987 ajoute que la provocation au suicide constitue un délit et rend passibles de peines correctionnelles ceux qui en sont reconnus coupables. (Cf l’affaire « suicide mode d’emploi »).

<br>
<br>

3.2. Droit civil

On distingue le suicide « conscient » réfléchi délibéré et le suicide « inconscient » ou involontaire.

Certains organismes (assurances, Sécurité sociale…) peuvent suspendre une partie de leurs versements en cas de suicide volontaire.
La preuve majeure pour le législateur qu’un suicide est conscient est constituée par les déclarations écrites ou orales du suicidant.
Le droit des successions lui ne considère pas cette distinction de « conscience ».

Si le suicide est licite en France, il n’est pas un droit car s’il en était un les suicidants pourraient demander des dommages-intérêts aux sauveteurs qui les auraient empêché d’en user.

Il n’est pas possible de vivre dans l’indifférence cette dizaine de milliers de morts par désespoir chaque année qui nous renvoient l’image, certes à condition que l’on daigne la regarder en face, d’une communauté atteinte, incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement, une communauté où la Vie n’est plus valeur universelle, où l’Homme cesse d’être la mesure de toute chose.

 



Conclusion

Après avoir rédigé ce mémoire de bioéthique ….

 

Après avoir rédigé ce mémoire de bioéthique où le suicide est abordé à la fois d’un point de vue général et sous l’angle de l’indignation, il serait peut être intéressant de faire une observation de la prise en charge d’un suicidant selon les quatre critères du respect de la dignité humaine enseigné par le Pr GIL au cours de ces deux années :

Le principe de bienfaisance
Le principe de non malfaisance
Le principe d’autonomie
Le respect de la personne humaine.

De l’accueil aux urgences, à l’intervention d’unité de soins médico psychologique, jusqu’à l’évolution pendant son hospitalisation. Ceci afin d’analyser les étapes éthiques de la prise en soins, d’évaluer en confrontant l’objectif de départ à l’évolution lors de la sortie, selon le patient, l’équipe soignante et enfin selon, l’observateur.

Enfin que soient remerciés le Pr GIL pour son enseignement oral et vivant de l’éthique médicale, ainsi que le Dr CHAVAGNAT pour ses précieux conseils et son aide bibliographique.

 



Bibliographie

ATTALI Jacques Il viendra éditions Fayard 1994

La Bible Béréschit XXIII

BOURGEOIS M.L. Épidémiologie du suicide 1996

CAMUS Albert Le mythe de Sisyphe éditions Gallimard 1942

COSTES Alain Albert CAMUS ou la parole manquante éditions Payot Paris 1973

ECO Umberto L’Isola del giorno primo éditions Bompiani Milan 1994

MORIN Edgar L’Homme et la mort éditions du Seuil essais 1970
Le paradigme perdu : la nature humaine éditions du Seuil essais 1973

TERRE François Le suicide ouvrage collectif aux P.U.F. 1994

 

 

Télécharger le document Éthique du suicide / Suicide de l’éthique  au format .pdf … Cliquer ICI Éthique du suicide / Suicide de l’éthique