La philosophie

vendredi 24 janvier 2014
par  webmestre1
popularité : 11%

3. La philosophie

De la poésie à la philosophie, la demande s’éclaire d’un nouveau jour, et nous vous proposons de suivre maintenant au fil de la pensée, ce que l’on peut en dire.
Terme non philosophique par excellence, la « demande » appartient néanmoins à un registre propre, beaucoup plus adéquat à une « recherche philosophique ». Il est celui du questionnement, et parce qu’il s’agit avant tout d’une activité, du « questionner ». Pourtant, loin d’être un simple cas particulier, la « demande » excède le champ de la « question » plus qu’elle ne le restreint. Ni simple question, ni encore souhait ou requête, la demande s’exerce dans un contexte spécifique, ne naît pas d’un simple désir mais d’un vouloir, plus ou moins intense. Elle est en réponse à une nécessité, sinon impérieuse, du moins vécue comme telle, et dont on espère qu’elle obtiendra satisfaction, mais qui à aucun moment ne paraît s’apparenter à un ordre.
Dans un entretien entre M. Naville et Jean-Paul Sartre1, M. Naville reprend l’exemple d’un jeune homme qui est venu trouver Sartre pour un conseil et auquel il n’avait pas ouvertement répondu, critiquant son attitude :

M. Naville : Il fallait lui répondre. J’aurais essayé de
m’ enquérir de quoi il était capable, de
son âge, de ses possibilités financières,
d ’examiner les rapports avec sa mère.
Il est possible que j’ aurais émis une
opinion probable, mais j’aurais très
certainement tâché de déterminer
un point de vue précis, qui se serait
peut-être démontré faux à l’action,
sais très certainement,
je l’aurais engagé à faire quelque chose.
M. Sartre : S’il vient vous demander conseil,
c’est qu’il a déjà choisi la réponse.
Pratiquement, j’aurais très bien pu lui donner un conseil ;
Mais puisqu’il cherchait la liberté, j’ai voulu le laisser décider.
Je savais du reste ce qu’il allait faire, et c’est ce qu’il a fait.

1 Dans la discussion qui fait suite au texte même de Sartre, in Jean-Paul SARTRE, L’existentialisme est un humanisme, Nagel 1970 pp. 140-141.

Au-delà du problème de savoir si Sartre a bien agi ou non, si la demande a été ou non exaucée, n’aurait-il pas fallu au minimum pour le demandeur ai bien l’impression d’être pris au sérieux, poser les « questions-en-réponses », prouvant ainsi l’intérêt du « demandé » pour le cas du demandeur ? Au-delà des problèmes annexes sur lesquels il faudra néanmoins revenir, la phrase importante de Sartre est bien celle-ci : « S’il vient vous demander conseil, c’est qu’il a déjà choisi la réponse ».
Ce qui paraît évident, hormis dans le cas d’un dérèglement mental, je n’irai pas voir un plombier si je souffre de mal au ventre, mais un médecin. Encore qu’il faudrait nuancer les réponses en fonction des conditions sociales. De la même manière, j’irai plutôt voir tel ami pour tel problème plutôt que tel autre ami, en regard de sa compréhension propre, de mon lien d’intimité avec lui, etc...
En tant que demandeur, je choisis effectivement à qui je m’adresse en fonction de ses capacités à répondre à ma demande. Mais non seulement je ne demande pas n’importe qui, mais je ne demande pas à n’importe qui tout court. Pour autant qu’elle soit réfléchie et raisonnable, la demande ne se fait qu’envers quelqu’un qui est supposé détenir la réponse, et dont on attend non seulement cela, mais la preuve que l’on ne s’est pas trompé, que l’on avait raison de lui faire confiance. On attend du « demandé » la preuve de son intelligence et de son savoir. Plus encore, on le somme de le montrer. Car quoi, en tant que demandeur je ne suis pas seulement dans l’attente d’une preuve.
En demandant, et comme le terme lui-même le contient, je le demande, je l’appelle à venir à mon aide, et ce faisant je le mandate également du pouvoir de répondre. En tant que « demandé », il est l’élu, et en tant que tel est responsable de ma demande. Demandant je mandate l’interlocuteur à parler, je lui confie ma confiance, c’est sur cette confiance qu’il doit s’appuyer et établir sa réponse, et qu’il doit honorer. En venant à lui le « demandeur » somme le « demandé » de lui prouver sa valeur et de répondre à son attente : ce n’est pas une simple question posée. Cela suppose une altérité réciproque et une entente préalable.
La science ne demande rien. L’astronome ne demande rien au novas ou aux flux solaires et n’attend rien d’eux. Il questionne. Et il sait que la réponse ne viendra et ne pourra venir que de lui-même, que de son propre fond d’expérience de savoir et d’intelligence.
La demande est, quant à elle, tout autre. Elle suppose tout à la fois un fond commun stable et un déséquilibre sous-jacent, au moins momentané, qui dure le temps de la demande et n’est le plus souvent qu’un déséquilibre du savoir lui-même. En d’autres termes, si la « mêmeté » des interlocuteurs (deux êtres raisonnables et doués de parole), garantit la demande (elle la rend possible en tant que fond commun), la différence de savoir, d’intelligence etc. qui n’est donc qu’une altérité au sein du même (ce ne peut en aucun cas être une altérité radicale) est quant à elle la garantie qu’une réponse peut être fournie, que la demande trouvera satisfaction.
Précisément, je ne demande qu’à un Alter-ego, qu’à un autre moi-même, mais qui me surpasse en puissance et que je reconnais comme tel 2.
De fait le demandeur ne tolère aucune défaillance. La puissance confiante qui a été investie dans le « demandé » ne peut être que récompensée. Plus encore, je déporte sur lui la cause de ce qui a généré la demande. Il est désormais responsable de la cause de la demande : chagrin, doute, maladie, etc. Tout dépend de lui.
Mais s’il doit y avoir un échange, si quelque chose doit être gagné, il faut que cela le soit sur fond de paroles. Le demandé avant de répondre efficacement à la demande, se doit de répondre à l’appel de la demande. La parole s’échange, c’est maintenant à lui de questionner, d’interroger, à lui d’ « accoucher », et c’est tout l’art de la maïeutique, de la cause de la demande, dont il est à son insu le porteur légitime. Mons doute devient le sien et ma maladie devient la sienne. C’est à lui de s’en occuper. Tout s’échange, se passe de main en main, de parole en parole, presque de corps à corps.
A lui de ressentir ce que j’éprouve, et à lui qui sait de dire ce que j’ai. Parce qu’il n’est question que de mots pour répondre à la demande, le « demandé » parce qu’il sait que la cause n’est ni lui ni en lui et que le demandeur en est le seul détenteur. C’est maintenant à lui de questionner, mais en prétendant ne pas savoir.
2 Cf Hegel : la dialectique du maître et de l’esclave in Phénoménologie de l’esprit.
D’intelligence il devient ignorant :
« Mais non, dites-moi, racontez-moi ! », et c’est cette ignorance qui seule permettra la réponse à la demande, prouvant ainsi sa valeur.
Ce n’est qu’à condition de devenir une « personne socratique », clamant à qui veut l’entendre qu’il ne sait rien, dépositaire d’aucun savoir, et qui parce qu’il ne sait rien, questionne encore et encore, interrompt, peaufine, remet en cause les mots, les travaille et les désorganise, les interroge, pour que la réponse sorte comme d’elle-même du demandeur, maïeuticien hors pair.
Le médecin ne sait, après tout, rien. C’est le malade qui lui dit tout. Et sans doute ce n’est pas pour rien que Socrate se nomme lui-même un « accoucheur d’esprit » et nomme l’art de la maïeutique « l’art d’accoucher les esprits ».

Page précédente ... Cliquer ICI

Page suivante ... Cliquer ICI


Vous souhaitez m’aider à continuer à publier sur ce site ?
Je vous propose de me faire un don d’un montant que vous jugerez adapté, à mon compte Paypal https://www.paypal.me/cab51



Commentaires