Tonkin

samedi 25 janvier 2014
par  webmestre1
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De ROCHEFORT à TOULON (du 16 janvier 1890 au 25 janvier)

16 janvier 1890
Soldat d’infanterie de marine, sous officier à l’époque, je fus désigné le 16 janvier 1890, avec dix huit collègues, pour aller servir au 2e régiment de tirailleurs tonkinois.
Comme le départ de TOULON ne devait avoir lieu que le premier février, on accorda une permission à qui en voulut pour aller embrasser père et mère et faire les adieux à ses amis et…amie. Que de larmes il y eut chez les premiers en apprenant que leur enfant allait chez les sauvages, si loin au delà des mers, et tandis que les amis avaient des paroles encourageantes, la bonne amie... pensez donc !

Enfin le 29 janvier au matin tout était prêt, devant partir de ROCHEFORT à 10 heures 13. Et nous étions encore à la cantine, où nos amis de caserne nous payaient une dernière « verte sur le zinc », quand le clairon nous appela. Vite chacun s’en fut prendre son havresac monumental où étaient rangés le linge pour la traversée et les vivres pour le trajet de ROCHEFORT à TOULON. Bientôt tout le monde était dans la cour et le commandant major faisait faire l’appel de chaque détachement par son secrétaire. Je dis de chaque détachement car plus de cent cinquante hommes partaient en même temps que nous, pour les divers régiments de marche d’infanterie de marine de la COCHINCHINE.
Pendant que ceci se passait, la musique était descendue dans la cour.

A neuf heures,
l’inspection du Colonel étant terminée sur le : par le flanc droit, Droite, en avant. Marche, de l’officier qui devait nous accompagner jusqu’à TOULON, la troupe s’ébranle, et nous partons pour la gare musique en tête.
Pendant que celle-ci exécute quelques morceaux de circonstance nous montons en wagon.

Dix heures 13 !
Tout le monde est en voiture.
La locomotive siffle, et simultanément la musique nous donne la marseillaise. Nous voilà partis, faisant un dernier adieux à ceux que nous laissons et qui peut-être sous peu, vont venir nous rejoindre ! Nous sommes déjà loin que les têtes sont encore à la portière et les bras agitent les képis.
Qu’il est heureux en ce moment que les mères ne soient pas là ! Que de scènes et de larmes épargnées !
Si les cœurs sont gros, du moins les hommes sont gais. Contre mauvaise fortune ils font bon cœur. Nous filons (note A) à toute vapeur sur la capitale de l’ancienne SANTONGE et ils chantent encore.
Les plaines de la Charente sont submergées… Les pluies continuelles ont fait déborder le fleuve. En certains endroits l’eau monte à hauteur des talus du chemin de fer.

A SAINTES, où nous arrivons à onze heures 49, pour rester jusqu’à midi 22, quelques amis du bataillon y détaché, viennent nous serrer la main.

Nous passons JONZAC à deux heures 23.

A SAINT-MARIENS, sur les confins des départements de la CHARENTE INFERIEURE et de la GIRONDE, nous avons plus d’une heure d’arrêt. Nous en profitons pour faire quelques provisions.

Il est six heures 36, et fait déjà nuit depuis longtemps lorsque nous sommes à la gare BORDEAUX SAINT JEAN. Le chef de détachement nous refusant toute permission de sortir en ville, nous sommes contraints de prendre notre nécessaire au buffet de la gare. Des personnes viennent implorer l’officier pour avoir la satisfaction de prendre chez elles, qui un fils, qui un frère ou un ami. Elles n’ont pas plus de chance que nous. Ainsi le veut le métier !

Neuf heures
ont déjà sonné lorsque nous repartons de BORDEAUX. Et pendant que le train roule nous allons tâcher de fermer l’oeil, en attendant que le jour reparaisse.

C’est dans notre sommeil que nous passons LA REOLE, MARMANDE, AGEN, MOISSAC, CASTELSARRAZIN, MONTAUBAN et LE QUERCY qui m’a vu naître et où sont les miens, TOULOUSE, CASTELNAUDARY et CARCASSONNE.

Le jour en revenant nous montre un pays de vignobles. A NARBONNE, à BEZIERS et dans bien d’autres endroits, les tonneaux rangés sur le quai de la gare rappellent au voyageur dans quel pays il est.

Jusques à CETTE, où nous arrivons vers les neuf heures, ce n’est que des vignes défilant à nos yeux.
Ici, juste le temps de casser la croûte et nous repartons passant par MONTPELLIER, NIMES, traversant le RHONE entre BEAUCAIRE et TARASCON, et par ARLES, le pays des belles femmes.

Il est sept heures environ lorsque nous sommes à MARSEILLE. Cinquante minutes d’arrêt sans pouvoir descendre de voiture pour se procurer la moindre des choses. Et pourtant toutes nos provisions sont finies ! Serrons la ceinture d’un cran et nous ne sentirons pas la faim qui nous talonne.
Troum de l’airo !

TOULON !
« Les dormeurs debout ! Tout le monde descend de voiture ». On est engourdis après trente six heures de chemin de fer. On s’étire un brin et on va se reformer tant mal que bien sur le quai de la gare. De là on nous conduit dans l’arsenal à bord du bateau caserne, « L’AMIRAL », pour y passer la nuit.

Ici encore rien à manger. C’est à peine si, avec son argent, on trouve de quoi ne pas crever de faim à une misérable cantine qui est en face.

Après une mauvaise nuit, comme vous pensez couchés sur le plancher avec une toile de hamac pour matelas et une couverture, nous nous levons le trente un janvier pour embarquer sur « l’ANNAMITE » qui doit nous transporter en EXTREME ORIENT. Nous y trouvons installés les détachements des autres régiments.

Nous ne partirons pas demain comme il a été dit. Les réparations à exécuter au navire ne sont pas encore terminées. Ce que voyant, nous nous faisons autoriser à descendre à terre pour la journée. J’en profite pour envoyer un mot de consolation à ma famille. Nous passons également la journée du premier février à terre. Nous faisons une vie impossible : la vie d’adieux. On noie le chagrin dans la distraction. Et le soleil, en bon soleil du midi avive encore notre gaieté. Il nous procure le plaisir de voir les dames en toilettes claires à qui on fait parfois de l’oeil ! Question de rire !

Nous promenons la ville avec ses rues étroites et mal alignées. Les eaux ménagères qui y sont jetées roulent des détritus infects. Il serait peut-être imprudent la nuit d’aller se morfondre sous quelque croisée dans certains quartiers. On pourrait parfaitement recevoir sur la tête le contenu de certain vase, vidé sans intention de souiller qui que ce soit. Lecteur, si vous avez à soupirer pour quelque belle toulonnaise revêche, n’allez jamais verser des larmes sous sa fenêtre, de crainte qu’elle ne vous envoie autre chose que son cœur ! Toujours sans intention ?

Points d’urinoirs publics. On se gare contre un mur, on ouvre son pantalon aux yeux des passants... et voilà. La femme, qui est un plus réservée que l’homme, doit souvent être gênée ne voulant pas donner cours à ses besoins naturels en public. Heureusement que les lieux privés sont là, et moyennant espèces elle peut se soulager.

Toutes ces émanations corrompent l’air, et il n’est pas étonnant qu’il y ait souvent des épidémies à TOULON

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