Margaret Papillon

lundi 24 avril 2017
par  webmestre1
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Margaret Papillon : Luxure et fantasme à trois

Publié le 2017-04-07 | Le Nouvelliste
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Culture -

De livre en livre, Margaret Papillon change de registre thématique. Projet qui serait irréalisable, n’était la détermination, à la fois intellectuelle et créatrice, et qui se joue des barrières en tous genres. On admire cette romancière qui projette sa vérité profonde sous une multitude de masques essentiellement féminins. Racontant l’histoire de deux jeunes prédatrices sexuelles (Nadine et Florence) aux prises avec un macho (Alain) à « plumer », « Innocents fantasmes », dont les intrigues – les magouilles – font rêver, s’inscrit dans le registre d’un micro-roman aux volutes enivrantes tandis que « Douce et tendre luxure » dont les promesses aventureuses se lisent comme une série de télé sulfureuse aborde le sujet exceptionnel du fantasme hors norme du couple à trois, jeu triangulaire sophistiqué (un homme et deux femmes, l’épouse et la maîtresse). Avec ces thèmes de l’adultère, du sexe, de l’argent, de la prostitution féminine (à peine déguisée), de la vengeance et de la duperie, c’est bien sûr le scandale de l’ivresse corporelle et de son triomphe que la fiction cherche à capter, les raisons d’une déraison allant jusqu’à la vengeance et / ou la mort, l’intrusion sciemment calculée et comme inexorable de la déchéance de quelques protagonistes devenue le malheur de tous, ou presque. Ponctuées de scènes érotiques et de dialogues chavirants, les deux courtes fictions ont en commun le thème obsédant et rageur du « fantasme le plus puissant des hommes, c’est de voir deux femmes dans le même lit ». Des univers auxquels les lecteurs s’identifient en masse et réagissent à l’émotion. Rien que de très anodins en apparence, si l’auteur ne minait cette trame narrative par une mise en scène crépitante, une réflexion pertinente qui au détour d’un dialogue éclaire d’un jour nouveau des gestes et des attitudes auxquelles on prêtait jusque-là peu d’attention. Quelques-uns sursauteront – tant pis : Douce et tendre luxure est certainement supérieur à Innocents fantasmes, et, en tout cas, plus abouti dans le genre feuilleton pour garden-party. Si « Innocents fantasmes » manque de densité, d’épaisseur dans l’intrigue, « Douce et tendre luxure » y supplée. Il se lit en trois quarts d’heure. Sans regret ni déplaisir. C’est la même tonalité mais avec plus de tonus, de sincérité. Lesbianisme, prostitution, culte de l’argent, précarité sociale, autant d’idées-choc permettant toutes les variations romanesques. Sujets provocateurs, traités par le biais d’une écriture imagée sous l’angle de l’anecdote – car ces histoires véridiques – avec des assaisonnements de réparties cinglantes, de descriptions auto-réflexives, judicieuses, dévastatrices, « immorales ». La littérature peut disserter, elle ne tranche plus. C’est l’expression de la mondialisation, prolongement de la libération des mœurs entamée dans les années 60. C’est une autre ère, celle du sex-appeal généralisé, du string et du piercing, à la portée du commun des mortels, des vamps peu scrupuleuses, redoutables bêtes de sexe, prêtes à dépouiller les maris volages. Si le romancier, selon l’adage de Flaubert, doit être dans sa création comme Dieu dans la sienne, Margaret Papillon qui témoigne d’une empathie communicative pour ses modèles en a tiré des textes qui se lisent comme des romans photos. Leur saveur se niche dans leurs accessoires, dans les portraits colorés des personnages principaux, les débordements d’une génération obsédée par le sexe, la justesse des vérités appréhendées, enchâssées dans les choses vues et vraies et dans le flot des simulacres et d’aventures à répétition. C’est joliment écrit, finement décrit mais un rien bavard. Comme d’habitude, Margaret Papillon – qui encore une fois confirme son talent de baromètre de son temps et de sa génération - excelle dans la construction d’atmosphères surchauffées et de personnages libertins dévorés par un rêve, hantés par des passions, dont l’incessante poursuite devient le sens de leur vie. Les infortunes de la vertu et les prospérités du vice ? L’amour ou l’amour de l’argent aveugle –t-il le bon sens au point de tuer la capacité de réfléchir chez celles-là même qui en font profession ? C’est le cas de Nadine « au corps de déesse » dans « Innocents fantasmes » et de Soraya, prédatrice « au corps de déesse » dans « Douce et tendre luxure », en particulier. Faussement soumises, on les sent toujours prêtes à comploter, à manigancer, à se révolter. Le temps s’est arrêté dans ce monde matérialiste de simulacres et d’effractions. On pourrait presque lire les bulles au-dessus de leurs têtes. Et les hommes, ces mâles ardents ? Une si imprévisible question cache quelques arrière-pensées. Car ils brillent plus par leurs envies de chair fraîche que par leur originalité. Du coup, nous partageons l’expérience commune, nous nous révélons les uns aux autres ce que nous savions déjà tous. De ce constat-là on ne saurait néanmoins prétendre que Margaret Papillon, à force de travail et de ténacité, est l’instigatrice : il se nomme instinct. « Ils sont ainsi faits, les hommes, souligne Nanouche (Nadine) dont le modèle de « femme entretenue » est sa tante Astrid. Ils laissent leur queue les mener par le bout du nez. Sa passion du concret se lit dans chacune de ses pensées, sans honte ni retenue. Encore elle : « Les hommes adorent le challenge. Ce sont de vrais coqs. Rien de mieux pour flatter leur virilité, que de savoir qu’ils vous ont prise à un autre ou à plusieurs autres. » Ça se lit à grands traits, ça se déguste et ça rafraîchit. C’est direct, avec un bon sens éclatant, à l’opposé de ce qu’on lit habituellement sur les femmes : c’est d’autant plus séduisant. Une « perle rare » comme Soraya, « animée par un si grand désir de vengeance ». Le plus dur, c’est le côté social – mondain. C’est la primauté des valeurs du mariage et de la réputation à tout prix. Obligée pour garder et (phase plan B) reconquérir son « époux à la légèreté offensante » de lui faire la proposition indécente de former une relation triangulaire avec son mari volage mais jaloux et Belkis, « cette jeune déesse à la beauté arrogante et tapageuse », au destin tragique, la « parfaite » maîtresse attitrée de ce dernier, Jean-Paul (Popol), parfaite crapule au demeurant. « Le trio le plus glamour de ce pays. » « Mais, quand on aime, on n’écoute, malheureusement, plus sa raison, mais bien son cœur. » On retrouve l’une des grandes préoccupations de Margaret Papillon, qui traduit une tendance frénétique à impliquer beaucoup de femmes dans son œuvre, sa passion pour les sujets inhabituels, où l’on ne sait ce qui le cède à l’autre, de la morale ou de l’expression dramatique. Son tour de force prouve que nul ne peut freiner une romancière quand il s’agit de traiter un sujet. Avec aussi un goût pour la contradiction, un talent pour l’offensive qui l’encourage fréquemment à sauter le parapet pour essayer, avec audace, nombre de formules engendrées, comme l’érotisme, par le monde actuel. En creux, au burin et en noir, elle dépeint le monde actuel avec une ardeur sans pareille, reprenant, au travers des figures de femmes vivantes, des règles de vie, de la place de l’argent et du sexe, de l’évolution fulgurante des mœurs et de la nature débridée des rapports de pouvoir. Il n’y a ni bon ni méchant dans le monde que dépeint avec un tel enthousiasme Margaret Papillon. Uniquement des jeunes filles et des femmes qui se débattent, tentent de survivre et d’échapper par tous les moyens – par le commerce de leur corps d’abord – à l’inconfort matériel.



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