Le Bureau selon Ryszard KAPUSCINSKI

samedi 14 novembre 2015
par  webmestre1
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Extrait de « Il n’y aura pas de paradis »

La rédaction voyait bien que je traînais dans les couloirs sans but, la tête vide. En principe, il est normal qu’un correspondant revenant d’un poste à l’étranger soit pendant un certain temps déconnecté et désœuvré, qu’il se sente la cinquième roue du carrosse de l’équipe dévouée et laborieuse. Mais mon comportement d’outsider et mon oisiveté avaient dépassé toutes les bornes de la tolérance. Hofman décidé de faire quelque chose de moi. C’est à cette époque qu’on essaya de m’installer à une table de travail (ce n’était pas la première tentative). Mon chef me conduisit dans une pièce où se trouvait un bureau derrière lequel était assise une dactylo, et il me dit que j’allais travailler là. Je pris d’emblée la mesure de la situation : la dactylo, certes, était sympathique, mais le bureau abominable. C’était l’un de ces petits bureaux, ces pièges à souris que l’on trouve par milliers dans nos administrations bourrées et encombrées. L’homme assis à ce bureau évoque davantage un invalide en corset orthopédique qu’un employé en charge d’un travail sérieux. Pour serrer les mains, il ne peut pas se lever normalement, il doit d’abord faire reculer délicatement sa chaise et se redresser prudemment en se concentrant sur son bureau plutôt que sur son interlocuteur, car à la moindre secousse, cette créature rachitique sur pattes de mouche s’effondre avec fracas sur le plancher.
 
Rien de tel pour discréditer tout un service que de voir surgir un individu tout ratatiné de derrière un minuscule piège à rat ! Je ne peux pas supporter les bureaux ! Je n’en ai jamais eu et je n’ai jamais participé à une réunion où les gens se bouffaient le nez à la même table. En général, je ne me passionne pas pour les meubles et je considère la maison japonaise, où il n’y a rien d’autre que les murs, le plancher, le plafond, comme idéale. Les meubles séparent les gens les uns des autres, les hommes se réfugient derrière les meubles comme derrière une barricade, ils s’y nichent comme des oiseaux dans le creux d’un arbre. Quand on me montre une antiquité et qu’on me parle avec dévotion de son âge et de son style, cela ne me fait ni chaud ni froid. Je conçois toutefois l’utilité de certains meubles, leur nécessité, les services, maladroits mais efficaces, qu’ils rendent à l’homme. Mais ma tolérance s’applique à tous les meubles à l’exception des bureaux contre lesquels je mène une guerre silencieuse. Le bureau est en effet un meuble spécifique, particulier. Autant les meubles en tant qu’espèce sont un instrument au service de l’homme, autant la situation s’inverse en ce qui concerne le bureau : l’homme devient l’instrument et l’esclave de son bureau ; de nombreux penseurs déplorent que le monde se bureaucratise, que la société soit menacée par la tyrannie bureaucratique. Ils oublient toutefois que les bureaucrates eux-mêmes sont victimes de cette terreur, et que ce sont justement les bureaux qui les terrorisent. Une fois installé à un bureau, l’homme devient incapable de s’en détacher.
 
La perte de son bureau sera dans sa vie une véritable catastrophe, une calamité, une plongée dans l’abîme. Il suffit de voir combien d’hommes se sont suicidés à leur bureau, combien d’hommes ont été menés directement de leur bureau à l’hôpital psychiatrique, combien d’hommes ont eu un infarctus à leur bureau. Assis à son bureau, l’homme se met à penser différemment, il change son point de vue sur le monde, son échelle de valeurs. Pour lui, l’humanité se divise en deux catégories : ceux qui n’ont pas de bureau et ceux qui en ont un, et ces derniers se subdivisent en ceux qui ont des bureaux importants et ceux qui ont des bureaux moins importants. Sa vie désormais sera un parcours fanatique d’un bureau plus petit à un bureau plus grand, d’un bureau plus bas à un bureau plus élevé, d’un bureau plus étroit à un bureau plus large. Installé à son bureau, il se met à parler une autre langue. Désormais, il sait, alors qu’hier, sans bureau, il ne savait rien. Les bureaux m’ont valu la perte de beaucoup d’amis. De bons amis. Quel démon peut bien sommeiller dans l’homme pour qu’il se mette à parler autrement dès lors qu’il est installé à un bureau ? Notre relation symétrique, fraternelle, se disloque. Aussitôt, une asymétrie pénible et désagréable s’instaure, une division entre personnes supérieures et inférieures, un climat hiérarchique dans lequel nous nous sentons mal à l’aise mais qu’il n’y a plus moyen de changer. Je sais désormais que le bureau a pris mon ami dans ses griffes.
 
Après quelques essais, je me résigne, je cesse de lui téléphoner et de le rencontrer. Je pense que pour l’un comme pour l’autre ce sera un soulagement.
Quand un ami se met à décrocher des bureaux de plus en plus importants, je sais qu’il est perdu pour moi. Je l’évite afin de m’épargner le grincement que provoque toute transition d’une situation symétrique à une situation asymétrique. Il arrive pourtant qu’un homme installé à un bureau quitte son siège pour entamer une conversation à l’autre bout de la salle de travail, dans un fauteuil ou autour d’une table ronde. Il comprend alors ce qu’est un bureau, il se rend compte qu’une discussion de gens séparés par un bureau ressemble à un échange entre un sergent assis dans la tourelle de son char et une jeune recrue effrayée, au garde-à-vous dans la ligne de mire du canon.

Texte proposé par Elsa LARAKI



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