Témoignage de déportation

par Jean VIRLOJEUX
vendredi 24 juillet 2015
par  webmestre1
popularité : 12%

Par ces quelques lignes, mon désir est de faire connaître mon expérience de jeune résistant, arrêté par la Gestapo et déporté dans un camp de concentration Nazi durant la dernière guerre mondiale de 1939 -1945.

Témoignage d’un jeune résistant déporté
8 février 1944 -2 mars 1945,
à RIOM
dès le 1er juillet environ.
Exemplaire donné par l’auteur lui-même : Jean VIRLOGEUX
né le 4 janvier 1927,

15 MOIS AUX MAINS DE LA GESTAPO ET DES « S.S. »
TÉMOIGNAGE DE JEAN VIRLOGEUX DÉPORTÉ RÉSISTANT D’AUVERGNE

Chevalier de la légion d’honneur, Médaille militaire, croix de guerre 1939 -1945 avec palme, Combattant volontaire de la résistance.

Par ces quelques lignes, mon désir est de faire connaître mon expérience de jeune résistant, arrêté par la Gestapo et déporté dans un camp de concentration Nazi durant la dernière guerre mondiale de 1939 -1945.

Pour situer les événements, début 1941, mon père Pierre VIRLOGEUX, Commandant VERNIER dans la résistance, fonde avec quelques amis sûrs, un réseau de renseignement dans la région de RIOM (Puy de Dôme) où il était industriel, réseau travaillant avec les Anglais, et qui à partir de fin 1942 sera intégré aux M. U. R. d’Auvergne, dont il deviendra un des principaux responsables.

En janvier 1942, alors que je viens d’avoir 15 ans et à ma demande, mon père me prend avec lui comme agent de liaison, pensant que mes activités scoutes et sportives peuvent me permettre de rendre service à la résistance.
Puis à partir de juin 1943, je participe aux options organisées dans la région de RIOM, parachutages, coups de mains contre les dépôts allemands et des chantiers de jeunesse pour approvisionner les maquis, sabotages de voies ferrées et de lignes électriques.
Je continue également mon activité de liaison avec un réseau de l’Allier, où mon père avait une propriété près de la forêt de Tronçais où se trouvait un camp de chantier de jeunesse (CERILLY) et où il avait aidé à la constitution d’un réseau de résistants et de maquis.
Jusqu’à la fin de 1943, tout se passe relativement bien, malgré quelques réactions des Allemands, en particulier de la Gestapo dont le quartier général pour l’Auvergne était installé à VICHY à trente kms de RIOM et dont le chef, GEISSLER avait déjà mené quelques opérations contre la résistance dans la région de CLERMONT-FERRAND avec de nombreuses arrestations à l’appui. Cependant, malgré ces alertes, nous continuions notre activité.
Mais début 1944, la Gestapo devient plus active ; un commando ayant été installé à CLERMONT-FERRAND fin 1943 après la grande rafle de l’université de STRASBOURG qui était installée à CLERMONT¬FERRAND depuis 1940.

L’arrestation

Et le mardi 8 février 1944, alors que je dors tranquillement dans ma chambre au deuxième étage de la maison de mes parents, je suis brusquement réveillé à 6 heures du matin, par une jeune femme avec un fort accent allemand qui, pistolet au poing, me fit lever, habiller et descendre au premier étage. Là, je trouvais mon père encadré par deux agents de la Gestapo, mitraillette braquée sur lui, tandis que dans la chambre de mes parents, ma mère finissait de s’habiller sous la menace de celui qui menait les opérations, un Français, ancien de SAINT CYR, devenu chef de la Gestapo pour la région de CLERMONT-FERRAND, MATHIEU qui avait été instructeur dans les maquis d’Auvergne.

Nous avons été rapidement transférés en voiture à la caserne principale de RIOM aujourd’hui lycée Claude et Pierre VIRLOGEUX, et placés dans les cellules du quartier disciplinaire. Je pus communiquer avec mon père qui se trouvait dans la cellule à côté de la mienne et il me recommanda alors de jouer l’innocent, lui se chargeant de dire à la Gestapo qu’il était le seul de la famille à faire partie du réseau et que nous n’étions pas au courant de son activité.
La Gestapo avait également arrêté la bonne de mes parents ainsi que mes grands-parents maternels et mon frère alors âgé de onze ans, lesquels habitaient dans une villa située à une cinquantaine de mètres de la maison de mes parents, ce qui laisse penser que la Gestapo était très bien renseignée sur la disposition des lieux.
Ce jour-là, la Gestapo arrêta quarante-trois personnes à RIOM, étant très bien renseignée grâce à des documents tombés entre ses mains quelque temps plus tôt.

En fin d’après-midi, je fus emmené dans un bâtiment où la Gestapo s’était installée pour procéder aux premiers interrogatoires. En arrivant dans le couloir, je croisais mon père, traîné par deux soldats allemands, il ne pouvait plus marcher et avait la figure en sang. C’était la dernière fois que je devais le voir et je n’ai jamais su s’il m’avait reconnu.
J’eus droit à un premier interrogatoire, mené par MATHIEU et par l’allemande qui m’avait sorti du lit, Ursula BRANDT, dite la PANTHERE à cause du manteau de fourrure qu’elle ne quittait jamais et aussi de sa cruauté au cours des interrogatoires.

Ils étaient secondés par un autre allemand nommé BLUMENKAMPF qui, je l’appris plus tard, était boucher avant la guerre, c’est lui qui était plus particulièrement chargé de cogner, il ne parlait pratiquement pas français. Malgré les gifles, les coups de poings, les cabriolets qui me serraient les poignets et un coup de crosse en pleine mâchoire qui me cassa plusieurs dents, je niais. Comme il avait été entendu avec mon père le matin, mais j’avoue que j’ai crié sous les coups et que j’ai eu peur, de plus j’eus l’impression que mes tortionnaires ne me croyaient guère, je devais m’en rendre compte plus tard.
Puis, comme il se faisait tard, la nuit étant tombée depuis longtemps, on me ramena non pas dans ma cellule mais dans une pièce située au-dessus du corps de garde de la caserne. Là je vis dans une pièce attenante ma mère, ma grand mère, mon frère et la bonne ainsi que deux autres femmes inconnues.
Dans une autre pièce, se trouvaient le capitaine de gendarmerie de RIOM et le curé de BOULANGES une commune lorraine se trouvant en zone annexée par le Reich qui avait été évacuée sur RIOM et dont mon père employait plusieurs personnes dans son entreprise. Les soldats allemands du corps de garde qui nous surveillaient nous empêchaient de communiquer, mais nous apportèrent à chacun une gamelle de soupe et un morceau de pain. Nous n’avions pas mangé depuis le lundi soir.

Le lendemain matin, ma mère et moi nous fûmes transférés avec d’autres résistants arrêté le mardi, à la prison militaire de CLERMONT-FERRAND, les autres membres de la famille et la bonne étant relâchés. J’appris à mon retour d’Allemagne, que, dans la nuit, mon père, pour être sûr de ne pas parler sous la torture, s’était donné la mort dans sa cellule, ce qui avait désorienté la Gestapo qui comptait bien obtenir de lui des renseignements sur la résistance en Auvergne, compte tenu de son rang dans celle-ci.

À mon arrivée à la prison, je fus placé dans une cellule au secret pendant une dizaine de jours, au cours desquels je fus emmené plusieurs fois au quartier général de la Gestapo à CHAMALIERES, 2 avenue de Royat, pour des interrogatoires suffisamment musclés pour qu’un jour, ramené à la prison, ma mère amenée dans ma cellule ne me reconnut pas. MATHIEU qui dirigeait les opérations m’emmena même à RIOM dans l’usine paternelle où il voulait que je lui indique les emplacements de dépôts d’armes qu’il savait exister.
Mais malgré les coups et les menaces, je continuais à jouer celui qui n’était au courant de rien, prétextant ma jeunesse et mes études pour justifier le fait que mon père ne m’avait pas mis au courant de son activité, ce que, visiblement, il n’avait pas l’air de croire. Nous passâmes pourtant plusieurs fois dessus sans que la Gestapo ne s’en rende compte.
Après ce dernier interrogatoire, je fus placé dans une cellule au deuxième étage de la prison avec cinq autres prisonniers que je ne connaissais pas, mais c’était moins dur que le secret. Tous les jours, nous sortions dans la cour pour une promenade de dix à quinze minutes, ce qui me permettait de voir ma mère qui était dans une salle de femmes dont la fenêtre donnait sur la cour et de communiquer par gestes avec elle.

En cette période de 1944, l’hiver fut très froid et la prison n’était pas chauffée. D’autre part, la nourriture était très insuffisante, mais comme nous ne bougions guère, nous ne perdions pas trop de poids. Nous avions droit à un colis de linge en principe une fois par semaine et mes grands parents arrivaient à me faire passer, malgré les fouilles qui n’étaient pas très efficaces car effectuées par des soldats de la WERMARCHT qui se laissaient plus ou moins acheter, un peu de nourriture qui complétait un peu les rations, ainsi que des messages cachés dans les cols de chemises ou les ourlets des vêtements.
J’eus la chance qu’ils ne soient jamais découverts, sinon j’aurais été privé de colis. Les gardiens, notamment l’adjudant qui commandait la garde n’étaient pas trop durs, sauf lorsque la Gestapo ou les officiers étaient dans la prison, ils faisaient alors du zèle car, ils avaient peur d’être expédiés sur le front Russe
Début mars, nous apprîmes un jour que nous avions été jugés par le tribunal militaire allemand de CLERMONT-FERRAND et condamnés à mort pour terrorisme, mais il n’y eut que cinq exécutions qui eurent lieu à la suite d’un attentat contre un détachement allemand dans une rue de CLERMONT-FERRAND qui fit plusieurs morts et de nombreux blessés. En représailles, les Allemands fusillèrent cinq membres du réseau et des otages pris au hasard dans les rues de CLERMONT-FERRAND.

Le soir du 19 avril l’adjudant commandant la prison vint me chercher pour me conduire dire au revoir à ma mère et nous eûmes quelques minutes pour nous parler, elle était comme moi sans nouvelles de mon père et pensait que la Gestapo l’avait emmené à VICHY où se trouvait le grand patron GEISSLER.

C’était la dernière fois que je pouvais l’embrasser, car, le lendemain, je partais pour COMPIEGNE. Quant à ma mère, au mois de mai, elle partait pour ROMAINVILLE et de là au mois de juillet pour RAVENSBRUCK où elle devait mourir d’épuisement le dix novembre 1944.

La déportation

Le 20 avril au petit matin avec une cinquantaine de détenus, j’étais transféré en camions bâchés et sous bonne escorte à la gare de marchandises de CLERMONT-FERRAND et nous fûmes répartis dans deux wagons à bestiaux, environ 25 par wagon avec six Feldgendarmes dans chaque wagon.
Nous restâmes à quai jusqu’au milieu de l’après-midi, puis les wagons accrochés à un train de marchandise avec un wagon voyageur pour la garde, nous partîmes en direction de PARIS. Vers cinq heures du soir, nous arrivâmes à MOULINS où une douzaine de prisonniers venant de la prison de MOULINS montèrent dans notre wagon.
Nous étions assis sur nos bagages sans pouvoir bouger, les Feldgendarmes occupant tout le milieu du wagon. Nous avons roulé une partie de la nuit et nous pouvions suivre notre trajet, une porte étant ouverte à cause de la chaleur. Peu après FONTAINEBLEAU, le train s’arrêta à cause d’une alerte. Brusquement, nous eûmes l’impression d’un tremblement de terre, les Anglais commençaient à bombarder la gare de VILLENEUVE SAINT GEORGES à quelques kilomètres de nous.
Les Allemands morts de peur nous enfermèrent dans les wagons et s’éloignèrent de la voie tout en surveillant les wagons, prêts à tirer en cas de tentative d’évasion. Après plus d’une heure de bombardements, le train repartit pour s’arrêter peu après, les voies étant coupées. Après une longue attente, nos wagons furent détachés du train, une locomotive nous prit en charge et, contournant PARIS, nous arrivâmes à COMPIEGNE le 21 avril au soir.

Nous avons alors fait le trajet de la gare au camp de ROYALLIEU à pied, portant nos bagages, en traversant la ville, encadrés par de nombreux soldats commandés par un officier SS. Nous arrivâmes au camp à la nuit et fûmes enfermés dans une baraque avec une paillasse, une gamelle de soupe et un morceau de pain.

Le lendemain nous fûmes inscrits sur les registres du camp et immatriculés ; j’avais le numéro 32.930 et j’étais affecté à la baraque n 3 chambre 7 du camp A.

Comme il faisait beau, nous pouvions passer la journée, entre les appels du matin et du soir, dehors ; le camp très étendu avait de grandes surfaces d’herbe où nous pouvions rester la journée avec des livres pris à la bibliothèque, cela nous changeait de la prison de CLERMONT¬FERRAND.

Le 26 avril, je fus appelé avec 150 détenus sur la place d’appel. Ordre nous fut donné de faire nos bagages car nous devions partir le lendemain en commando. Nous reprîmes le train dans de vieux wagons voyageurs, bien gardés et l’après-midi, nous sommes arrivés à la gare du nord à PARIS. De là, des bus parisiens nous conduisirent au Fort de l’Est où nous fûmes installés dans une ancienne soute à munitions qui avait été aménagée en dortoir avec de la paille et des couvertures.
Le lendemain matin, après l’appel à cinq heures du matin, on nous répartit par équipe de six, gardée chacune par six soldats de la Wermarcht et des autobus nous transportèrent à la gare de NOISY LE SEC, bombardée quelques jours auparavant. On nous expliqua que nous devions rechercher les bombes non explosées en terre pour les désamorcer et les évacuer. Il y avait déjà des équipes de juifs venant de DRANCY qui travaillaient là depuis le bombardement et plusieurs avaient déjà sauté avec la bombe recherchée. Autant dire que ce travail était dangereux, mais peu importait aux Allemands que nous sautions puisque nous étions des condamnés.
J’eus la chance de ne pas sauter. Il y eut des évasions, notamment dans mon équipe où un camarade réussit à sauter dans un train qui passait le long du quai où nous étions en train de creuser à la recherche d’une bombe. Ce qui faillit m’être fatal, car le lieutenant SS qui commandait le commando voulait fusiller le reste de l’équipe, mais le commandant du Fort, un officier de la WERMARCHT réussit à s’y opposer, mais la nuit fut longue car nous avions été séparés du commando et mis dans un cachot du Fort en attendant le matin où nous devions être exécutés.

Le 11 mai, nous étions de retour à COMPIEGNE. En arrivant à ma baraque, je trouvais la plupart des Riomois arrêtés avec moi en février. Le lendemain, ils partaient pour BUCHENVALD et à mon retour en France je devais n’en retrouver qu’un.

Le 20 mai, ce fut à mon tour d’être transféré au camp C et le 21 mai au lever du jour, 1986 prisonniers partaient à travers COMPIEGNE sous couvre-feu et désert, pour embarquer à 100 par wagon dans les wagons à bestiaux « HOMMES 40 CHEVAUX 8 EN LONG ».
En partant du camp, nous avions reçu chacun une boule de pain et une de pâté, nous avions avec nous nos bagages que l’on nous avait bien recommandé d’emporter. Dans chaque wagon, il y avait un tonneau pour nous soulager et les ouvertures étaient garnies de fil de fer barbelé.
Lorsque les wagons furent pleins, les portes furent fermées et plombées et le train partit aussitôt. Il avait fallu moins d’une heure pour effectuer le chargement.

Dans mon wagon, nous étions debout, mais rapidement la chaleur monta et quelques détenus organisèrent un tour pour que chacun puisse aller respirer aux ouvertures ; malgré cela, quelques-uns, malades, s’allongèrent par terre au risque d’être piétinés. Au cours de la première nuit, neuf déportés s’évadèrent d’un wagon durant la traversée des Ardennes. Le train s’arrêta et ceux qui restaient dans le wagon furent répartis à coups de schlague dans les autres wagons, ce qui diminua encore la place disponible.
Le 22 mai, le train passe par TREVES, COBLENTZ, LUNEBOURG, EBRENACH, la deuxième nuit arrive et amène un peu de fraîcheur, car le jour le soleil chauffe le toit et transforme le wagon en véritable four et beaucoup d’entre nous ont des malaises.
Le 23 d’autres gares, ERFURT et nous arrivons à WEIMAR. Là, le train se partage en deux et une moitié repart de la gare, je suis dans celle-ci.

Après avoir roulé au milieu des bois, nous arrivons devant le camp de BUCHENVALD, nous nous croyons arrivés.
Non, le train repart en arrière, raccroche les wagons laissés à WEIMAR et nous repartons à travers l’Allemagne en allant vers le nord par HALL, BERLIN, WITTENBERG, LUNEBOURG à nouveau.

Dans le wagon, il y a déjà deux morts et deux ou trois déportés devenus fous. Nous sommes le 24 mai, nous avons déjà passé quatre jours et trois nuits dans le wagon, nous sommes tous exténués, beaucoup sont malades et nous mourons de soif, car durant le voyage nous n’avons pu boire qu’une seule fois lors de notre passage à LUNEBOURG où le chef du convoi a quand même arrêté le train et a fait distribuer de l’eau prise à la fontaine d’alimentation des locomotives.

En fin de soirée, nous arrivons à HAMBOURG ; par les ouvertures, nous voyons que la ville est en grande partie détruite mais nous n’avons même pas la force de nous en réjouir, car nous sommes à bout et ne pourrons plus tenir encore longtemps.

Le premier camp de concentration

Enfin le 24 mai, à la tombée de la nuit, le train arrive au camp de concentration de HAMBURG¬NEUENGAMME et c’est presque avec soulagement que nous quittons les wagons malgré les SS qui frappent et les chiens qui mordent, nous faisons nos premiers pas dans l’enfer concentrationnaire NAZI.

Le 25 mai, après une nuit passée dans la cave d’un grand bâtiment en briques et abandonné tout ce que nous avions sur nous, nos bagages et même les alliances pour ceux qui étaient mariés, nous passons à la douche, au rasage intégral, au désinfectant. Nous sommes habillés avec de vieux vêtements : une chemise, un caleçon, un pantalon et une veste d’uniforme de soldat russe avec de grandes croix jaunes peintes dans le dos et sur les jambes de pantalon. En même temps, on nous donne à chacun deux bandes de tissus avec notre numéro matricule, une plaque gravée à notre numéro et deux triangles rouges marqués d’un F, signe des déportés résistants et politiques Français.
Nous sommes inscrits sur les registres du camp et nous devons donner notre date de naissance, nationalité et notre profession. Comme me l’avait recommandé un commissaire de police alsacien en prison avec moi à CLERMONT-FERRAND, je ne me déclarais pas étudiant, mais me prétendais électricien. J’avais le numéro 31.392 et il me fallut apprendre ce numéro en allemand par cœur car les appels étaient faits en allemand et il fallait être capable de le dire en allemand à chaque demande de la part d’un SS ou d’un KAPO ou chef de BLOCK.
Nous fûmes affectés à un block de quarantaine avec une demi-paillasse pour chacun et nous avons reçu notre première louche de soupe aux rutabagas et notre premier morceau de pain noir. Le chef de block, prisonnier de droit commun allemand, régnait sur ses pensionnaires à grands coups de matraque et nous prîmes alors conscience de l’univers où nous avions débarqué.
Nous n’avions pas le droit de rentrer dans le block entre l’appel du matin et celui du soir et nous devions rester debout toute la journée, confinés dans un espace qui nous permettait tout juste de tourner en rond.
Le 28 mai, nouveau changement, nouvelle douche et nouvelle tenue, le pyjama rayé gris clair et bleu, l’uniforme de tous les KONZNTRATIONLAGER du III ème REICH. Nous touchons chacun un pyjama rayé de toile, une chemise et caleçon, une paire de galoches à semelle de bois et dessus en toile, une petite cuvette émaillée pour la soupe et une cuillère, pas de fourchette ni de couteau, c’est interdit, et sévèrement puni. Nous devons coudre nos numéros et nos triangles rouges sur notre veste et notre pantalon, ce qui n’est pas évident car nous n’avons rien pour le faire, il faut se débrouiller.
Nous sommes ensuite mis à part et devons constituer le Commando « FALLERSLEBEN » qui comprend environ 750 déportés dont 400 français, le reste étant des Russes, polonais, espagnols, belges, hollandais, etc., et surtout une trentaine de droits communs allemands qui vont devenir les KAPOS, FORARBEITS et CHEFS DE BLOCK de notre Commando. Le soir du 29 mai, nous sommes chargés dans des wagons à bestiaux, 80 par wagon et nous allons créer un nouveau Commando dépendant des usines HERMANN GOERING, STADT DEN VAGEN K.
D. F. au sud-est de BRUNSWICHK, où nous arrivons le lendemain en fin d’après-midi.

Le camp de FALLERSLEBEN

Nous arrivons à la gare de FALLERSLEBEN et nous devons gagner à pied le camp qui se trouve sur une colline à environ 4 kilomètres de la gare. Le camp est à peine installé, il comprend quatre blocks de huit chambres chacun et dans chaque chambre 24 lits sur deux étages avec une paillasse et une couverture. Le camp est entouré de fils de fer barbelés sur une hauteur de trois mètres et il y passe un courant de 20.000 volts.
En haut des poteaux, de petits projecteurs éclairent le chemin qui suit les barbelés autour du camp. Un grand mirador situé en face de la porte d’entrée au milieu du camp, équipé de deux mitrailleuses et de deux puissants projecteurs permet de surveiller le camp nuit et jour. D’autres miradors plus petits se trouvent à chaque coin du camp qui n’est pas très grand, environ 500 sur 50 mètres. Il se trouve en bordure d’un bois de chênes.
À l’arrivée, nous sommes répartis au hasard dans les blocks et comme il y a plusieurs nationalités, cela ne se passe pas très bien, les uns se méfiant des autres, les Russes et les Polonais essayant de dominer les autres.
Aussi à la demande des Français, majoritaires et après plusieurs jours de discussions avec les SS, le chef de camp intérieur, un prisonnier politique allemand fermé depuis dix ans, obtient que les Français soient regroupés dans les mêmes blocks, ce qui nous facilita par la suite beaucoup la vie et permit certainement de sauver la vie de plusieurs d’entre nous. J’en profitais pour retrouver quelques jeunes déportés, anciens scouts comme moi, et nous réussîmes à nous loger dans la même chambre et à rester tout au long de notre captivité à FALLERSLEBEN ensemble, ce qui nous permis de nous soutenir.
Lorsque l’un de SS ivrogne et sadique tout de suite surnommé « Pied de vigne » et un médecin SS aux capacités et aux mœurs douteuses avec sous leurs ordres une trentaine de SS dont quelques-uns se distinguèrent par leur brutalité notamment un surnommé « Mitraillette » car il avait la détente facile et le ROTTENFUHRER CALLESSEN dit « Peau de vache » qui se montra jusqu’à la fin digne de son surnom et qui, arrêté quelques années après la libération, fut jugé et pendu.

À l’intérieur du camp, les SS avaient confié la surveillance et la discipline à des KAPOS, des condamnés de droit, criminels pour la plupart et tout heureux de pouvoir se venger sur nous. Heureusement le chef intérieur du camp, interné politique anti-nazi avec un triangle rouge comme nous, ainsi que le Kapo du REVIER également un politique, calmèrent un peu ces brutes et parfois évitèrent le pire à certains de nos compagnons de misère.
À la tête de chaque block, un chef de block également droit commun, qui faisait régner la loi à sa manière et à la tête du client. Avec mes jeunes camarades, nous craignions particulièrement notre chef de block, HOFFMAN grande gueule homosexuelle qui essayait de nous attirer dans sa chambre.
La première journée fut consacrée après l’appel du matin à constituer les colonnes de travail qui vont être chargées de construire une cité ouvrière pour le compte de l’usine VOLKSWAGEN « voiture du peuple ». Il y aura les terrassiers, les maçons, les charpentiers, les transporteurs, les électriciens dont je serai et d’autres colonnes diverses, mais finalement le travail se fera au gré de la fantaisie des SS et des ingénieurs civils de la DEUTCH BAU entreprise chargée de construire la cité pour VOLKSWAGEN.
Quelques déportés parmi les plus âgés seront affectés à l’entretien du camp sous les ordres des chefs de block et du chef intérieur qui essayait d’aider ceux qui étaient en difficulté. Un jeune étudiant en médecine, français, avec de très faibles moyens et la complicité du Kapo du « revier », politique comme nous, tentera de soulager les souffrances de ses camarades tout au long de notre séjour à FAALERSLEBEN.

Voilà le décor planté et pendant onze mois nous allons vivre dans ce camp fou au rythme imposé par le jour solaire, car il n’est pas question d’aller sur les chantiers la nuit à cause des risques d’évasion.

Pour vivre, le matin un quart d’eau chaude baptisée café, à midi et le soir un litre de soupe claire aux rutabagas avec en plus le soir un morceau de pain de 250 grammes environ, un morceau de margarine gros comme le pouce et une petite rondelle de saucisson dont nous n’avons jamais pu déterminer la composition.
La vie du camp était ainsi rythmée : le matin : réveil une heure avant le lever du soleil, quelque temps qu’il fasse, puis rassemblement sur la place d’appel pour le comptage et l’inspection SS. Là ceux qui étaient malades ou blessés essayaient de se faire admettre à l’infirmerie, mais rares étaient ceux acceptés, travail d’abord et les SS se moquaient bien de perdre quelques « STUCK », d’autres les remplaceraient. Puis formation des colonnes de travail et départ sur les chantiers qui s’étendent sur plusieurs hectares mais qui sont surveillés depuis des miradors mobiles tout autour et par des SS qui patrouillent avec des chiens.
Je ne décrirai pas la vie de ce commando jour par jour pendant cette période passée à FALLERSLENBEN, il faudrait au moins autant de pages que de jours car tous ont été différents, mais quelques-uns des moments qui ont le plus marqué mon séjour dans ce bagne au service forcé du GRAND REICH.

Le jour du débarquement en Normandie

Premier épisode tragique, le jour du débarquement en Normandie.
Malgré l’isolement, les SS et les barbelés, la nouvelle est rapidement connue, le 6 juin et le comportement des SS, ce jour-là aurait suffi à nous faire comprendre qu’il se passait quelque chose d’important.
Cela se passa dans une folie indescriptible, chaque SS, ne redoublant d’ardeur pour cogner alors que les déportés essayaient de manifester leur joie et leur espoir de voir arriver rapidement la libération, on se voyait déjà à Noël à la maison, nous avions beaucoup d’illusions. Pendant plusieurs jours, les SS très excités profitaient du moindre prétexte pour taper et tirer.
Ce fut au cours de cette période qu’eut lieu un incident qui renforça notre crainte des violentes réactions des SS. Un jeune Russe qui travaillait à une tranchée d’adduction d’eau dans les bois proche du camp tenta de s’évader. Il fut vite retrouvé par les chiens des SS et abattu d’un coup de fusil qui lui fit sauter la boîte crânienne. Il fut ramené au camp et étalé nu sur la place d’appel avec le cerveau sur le ventre.
A notre retour du travail, L’OBERSCHARFUHRER « Pied de vigne » et les sous-officiers nous obligèrent à défiler devant le corps de notre camarade et à lui cracher dessus, celui qui n’obtempérait pas était gratifié d’une volée de coups de nerf de bœuf et devait repasser devant et s’exécuter.
L’ignoble était à son comble et après un long appel du soir plein de menaces et privés de soupe et de pain nous rentrâmes dans les chambres avec cette vision de cauchemar qui pour ma part ne s’est jamais effacée.
A côté de cette folie meurtrière, les SS se montraient parfois généreux.
Le dimanche était jour de repos, mais c’était aussi le jour de nettoyage, nous-même d’abord avec séance de rasage barbe et crâne, douche et changement de chemise et de caleçon qui passaient au lavage et à la désinfection.
La direction du camp et de l’usine avait une peur obsessionnelle des poux qui risquaient de répandre le typhus, maladie à l’époque mortelle, car il n’y avait pas de traitement connu en Allemagne.
Comme nous étions en contact avec des civils ou des travailleurs libres sur le chantier, il ne fallait pas courir le risque d’une épidémie. Il arrivait aussi que le dimanche, l’usine envoie un supplément de nourriture et s’il y en avait suffisamment nous avions droit à une distribution, car les premiers à se servir étaient les Kapos et les Chefs de block en vertu de leur position dont ils profitaient largement.
Nous avions droit aussi chaque semaine à un paquet de mauvaises cigarettes russes données par l’usine en guise de paye. Elles servaient de monnaie d’échange et pour ma part, je les troquais contre du pain ou toute autre nourriture car la faim n’était jamais calmée.

Le bombardement de l’usine VOLKSWAGEN

Autre épisode dramatique, au cours de l’été, l’usine VOLKSWAGEN est bombardée. Une première vague de nuit fait trembler les baraques, la D. C. A. très forte autour de l’usine est déchaînée, un avion est abattu en flammes près du camp et les culots d’obus qui retombent, traversent les toitures très minces, nous sommes obligés de nous mettre sous les lits. Deuxième vague, le matin, pendant que nous sommes sur le chantier, les SS nus rassemblent dans une bordure du bois et nous assistons au pilonnage de l’usine par une cinquantaine de bombardiers L1BERATOR volant à très haute altitude.
La D.C. A. ne les atteint pas. Heureusement nous sommes à cinq kilomètres de l’usine car toutes les bombes n’atteignent pas leur but et il y aura des morts parmi les prisonniers de guerre et tous les travailleurs étrangers qui travaillent à l’usine et autour.
Tous les camps situés près de l’usine rassemblent des dizaines de milliers de personnes et beaucoup seront touchés par des bombes.

Le travail au camp

Pour nous, le reste de la journée fut l’enfer. Les SS furieux entreprirent de nous faire transporter depuis la gare de FALLERSLEBEN située à trois kilomètres du chantier, de gros moellons en ciment qui pesaient une trentaine de kilos. Nous devions parcourir le trajet en courant et les SS et les Kapos répartis le long du parcours nous harcelaient à coup de schlague, aidés des chiens qui mordaient. Celui qui tombait était battu jusqu’à ce qu’il se relève et reparte avec sa charge.
Arrivé au chantier, on posait le moellon et l’on courait en chercher un autre. Cela dura jusqu’à la nuit, c’est-à-dire très tard, car nous étions fin juin à la période des jours les plus longs. Après cette séance, il y eu plusieurs morts, beaucoup de déportés épuisés et blessés et nombreux d’entre-nous ne s’en remirent pas.

En principe j’étais électricien, mais notre principal travail était d’assurer le service d’une centrale à béton où l’on maniait surtout la pelle et les sacs de ciment. C’était très dur pour des sous¬alimentés pratiquement sans repos, mais c’était un poste très recherché car lorsque le chantier n’avait pas besoin de béton, il arrivait que notre Kapo qui bien que gueulard n’était pas trop mauvais, nous laissait à la centrale quand elle ne tournait pas, nous en profitions pour ne rien faire et nous reposer.
C’était alors le jeu du chat et de la souris, il ne fallait pas se faire prendre par un SS ou un Kapo, l’un de nous faisait le guet pendant que les autres se reposaient ou bricolaient avec les outils de la centrale. Nous avions entrepris de fabriquer des couteaux avec l’acier des pelles car nous nous étions aperçus que c’était une excellente monnaie d’échange dans le camp, les couteaux étant interdits.
Le tout était de ne pas se faire prendre ; ce qui arriva, j’ai encore un couteau pliant que je m’étais fabriqué dans un morceau de pelle avec un simple burin et un marteau et la roue en fer de la bétonnière comme enclume.
C’était très dangereux, mais cela valait la peine, car on peut difficilement se passer d’un couteau qui sert à tout, et en échange, nous pouvions nous procurer pas mal de nourriture, ce qui pour nous était notre principale préoccupation, sans ces appoints, nous ne pouvions pas résister longtemps au régime du camp.
Vers le mois d’octobre, les jours raccourcissant et un froid intense s’installant, l’activité sur le chantier de construction diminua.
Alors les SS nous employèrent à des travaux de terrassement, c’était très dur, nous souffrions énormément du froid, car nous n’étions pas plus couverts qu’en été et les rations alimentaires diminuaient en même temps que la situation de l’Allemagne se dégradait devant l’avance des alliés à l’est et à l’ouest et sous l’effet des bombardements qui devenaient de plus en plus destructeurs et notre espoir de sortir vivants de cet enfer diminuait aussi de jour en jour.

L’usine souterraine

C’est à ce moment que j’ai bien cru que c’était fini pour moi. Les SS emmenaient tous les jours une centaine d’entre nous en train à environ trois quart d’heure de voyage pour aider des prisonniers de guerre russes à la construction d’une usine souterraine.
C’était une profonde carrière creusée dans une colline rocheuse qui était recouverte d’une épaisse dalle de béton, au fur et à mesure qu’elle avançait. Les prisonniers russes creusaient des trous de mines et après les explosions, nous devions charger les blocs de pierre dans des wagonnets que nous allions vider dans un ravin. C’était très pénible, mais nous avions décidé dans mon équipe de saboter le travail et nous avons envoyé notre wagonnet avec les pierres et nos outils au fond du ravin.
Malgré toutes les précautions prises, nous nous sommes fait prendre, et nous avons pensé que les SS allaient nous abattre. Ils ne l’ont pas fait. Mais le soir à notre retour au camp nous avons eu droit aux fameux « FUNF UND ZWANZIG » les 25 coups de schlague sur le bas du dos, appliqués devant tout le camp et les SS sur la place d’appel par un KAPO trop heureux de faire du zèle devant ces derniers.
C’est là que j’appréciais d’avoir de bons camarades pour m’aider, car je restais plus d’une semaine sans pouvoir ni m’asseoir, ni me coucher sur le dos tout en continuant de travailler et sans eux je ne sais pas ce que je serais devenu, cinquante ans après, j’en ressens encore les séquelles.

Le froid et la neige

Le temps passe, le mois de décembre arrive avec un froid de plus en plus intense, le thermomètre descend régulièrement en dessous de moins vingt-cinq.
Pour nous protéger du froid, nous utilisons des sacs de ciment vides qui servent à faire des gilets que nous mettons sous la veste, à nous envelopper les pieds et la tête, nous n’avons plus la tête rasée mais une croix faite à la tondeuse sur le dessus de la tête, nous essayons d’en rire, mais l’utilisation des sacs de ciment amène des coups quand un SS s’en aperçoit.
Heureusement ils sortent moins de leurs baraques à cause du froid. Cependant malgré tout, il commence à y avoir des pieds gelés et l’infirmerie est constamment prise d’assaut et notre jeune camarade-médecin fait tout ce qu’il peut pour soulager ses camarades, mais il n’a pratiquement rien pour soigner et les morts se font de plus en plus nombreux.
Beaucoup d’entre nous reviendrons avec des traces de cet hiver 1944 -1945 et aujourd’hui encore, cinquante ans après, je ressens encore les conséquences de gelures aux pieds et aux mains.
Vers le dix décembre, la neige arrive et aggrave la situation, car nous n’avons rien pour nous protéger et nous marchons pratiquement pieds nus, ce qui ne dérange guère les Russes qui sont beaucoup plus habitués que nous au froid.
Mais nous ne sortons plus quelques heures par jour, car les nuits sont longues et avec les alertes presque permanentes, il n’est pas question de nous faire travailler à la lueur des projecteurs.
Dans les chambres, il fait très froid car si nous avons un petit poêle, nous n’avons rien à mettre dedans si ce n’est que les quelques morceaux de planches subtilisés sur le chantier et rentrés au camp dans les jambes de pantalon en essayant de ne pas être pris.
Quelques jours avant Noël, un camarade alsacien réussit à s’évader, connaissant parfaitement l’Allemand, ayant à franchir la ligne de gardes SS surveillant le chantier en plein jour et ce n’est qu’à l’appel du soir que l’on s’aperçoit de sa disparition.
Le froid et la neige ne facilitent pas les recherches et à onze heures du soir les SS décident que tous les Français passeront la nuit sur la place d’appel. Le thermomètre est en dessous de moins vingt-cinq et il neige.
Nous nous resserrons les uns contre les autres pour ne former qu’un seul bloc et à tour de rôle nous passons au centre pour nous réchauffer, mais ce n’est pas très efficace et lorsque au petit jour nous pouvons enfin rentrer dans les blocks, nous laissons sur place plusieurs de nos camarades morts de froid et d’épuisement.
Le temps de boire notre quart de prétendu café et nous repartons sur le chantier, la journée fut particulièrement pénible et cet épisode tragique laissera beaucoup de traces sur la plupart d’entre nous.

C’est au même moment que nous apprîmes la contre-attaque des Allemands sur BASTOGNE et les Allemands annonçaient une grande victoire et qu’ils allaient repousser les alliés jusqu’à la côte.

Nous ne savions pas trop quelle était la part de vérité et celle de propagande, mais pour nous c’était de mauvaises nouvelles, car cela voulait dire que notre calvaire allait se prolonger.
Heureusement cette alerte fut de courte durée, mais il est certain que cela retarda notre libération de quelques semaines et ne remonta pas le moral des déportés qui n’était déjà pas bien bon.
Le jour de Noël, nous avons droit au repos, il faut dire que les SS ont fait la fête toute la nuit, ragaillardis par les nouvelles venant du front de l’ouest, et ils ne sont guère en état de nous faire sortir, il n’y aura même pas d’appel.
Cependant nous commencions à désespérer de voir arriver la fin de ce cauchemar, le moral de beaucoup d’entre nous baissait de jour en jour et certains parmi les plus faibles abandonnaient et se laissaient mourir sans réaction.

Les mois de janvier et février 1945 passèrent et nous étions toujours là, mais déjà près du tiers des 400 Français arrivés fin mai 1944 ont disparu. Fin février, le froid devenant moins intense et les jours rallongeant, nous reprenons le travail de construction, alors que les alliés ont passé le Rhin ; les SS croient toujours en la victoire finale mais ils deviennent de plus en plus nerveux et les ouvriers civils commencent à nous parler pour nous faire comprendre que ce serait bientôt fini.

L’évacuation

Le 31 mars un Commando de NEUENGAMME venant de MUNDEN plus à l’ouest que nous, est évacué vers notre camp devant l’avance américaine et nous nous retrouvons à plus de 1200 déportés dans un camp prévu pour 750.

À partir de ce moment, tout fut désorganisé et le chantier arrêté. Deux jours plus tard, un deuxième Commando venant de PORTA nous rejoint, les déportés de ce camp sont très faibles et envahis par les poux qui se répandent dans le camp, propageant e même temps le typhus dont ils sont porteurs.

Le 7 avril, les SS décident de nous évacuer car on entend déjà les canons américains. En fin de soirée, dans une pagaille indescriptible, nous quittons le camp. Avec quelques camarades de chambre, nous avions bien envie de nous cacher et d’attendre l’arrivée des Américains, mais la peur d’être découvert par les SS avec leurs chiens étant la plus forte, nous partons aussi.

C’est le début d’une longue marche qui en deux jours nous conduira jusqu’à une gare à 60 kilomètres du camp, celle de FALLERSLEBEN étant hors service, les voies étant coupées. Les SS qui nous accompagnent sont devenus enragés et ont récupéré pour les aider des jeunes des HITLER-JUNGEN encore plus fanatiques.

Tout au long du parcours, nous sommes constamment harcelés, battus, nous n’avons rien à manger ni à boire. C’est une marche vers la mort pour cette colonne qui s’étire sur plus d’un kilomètre, nombreux sont ceux qui s’écroulent sur le bord de la route et les jeunes des Jeunesses Hitlériennes n’hésitent pas à les achever avec une arme empruntée à un SS.
Le soir du deuxième jour nous arrivons enfin à une gare, mais plus d’une centaine de déportés sont restés sur le bord de la route et nous sommes à bout de forces.
Nous croyons que notre épreuve est terminée, ce n’était que le commencement. Le train dans lequel nous montons est composé de wagons disparates, wagons à bestiaux, wagons tombereau à charbon, wagons à deux étages pour le transport des porcs ou des moutons avec des parois à claire-voie.
J’ai la chance de monter dans un wagon couvert car il gèle encore fort la nuit mais j’ai perdu la plupart de mes camarades et je me retrouve seul au milieu de russes et de polonais, en plus dans la bousculade pour monter dans le wagon mes lunettes que j’avais réussies à garder jusque-là ont été cassées et je ne vois plus très clair. Finalement je réussis à m’installer dans ma couverture pendue dans un coin du wagon et n’en bouge plus, complètement épuisé. Le train démarre et commence une longue errance à travers l’Allemagne.
Les SS veulent d’abord nous ramener à NEUEGAMME où nous arrivons au bout de trois jours, car la circulation est difficile, les voies étant coupées en de nombreux endroits et les alertes fréquentes. Nous sommes à bout, nous n’avons ni mangé ni bu depuis notre départ et des bagarres éclatent dans le wagon, c’est chacun pour soi. J’ai réussi à retrouver quelques Français et nous essayons de nous protéger des accrochages entre Russes et Polonais.
Après trois jours de voyage, il y a plusieurs morts, dans le wagon où nous sommes au moins une centaine. Les SS ont fermé toutes les ouvertures et l’air est irrespirable, nous sommes dévorés par les toux et il n’y a pas de tinette.
À l’arrivée à NEUENGAMME, les portes sont ouvertes, nous pouvons évacuer les morts sur le bord de la voie et avec mes camarades français nous en profitons pour remonter dans un wagon où les Français sont en majorité. Le camp ayant déjà été évacué sur LUBECK, les Anglais n’étant plus très loin, nous repartons vers l’est. En cours de route, le train s’arrête souvent dans les bois car les avions alliés attaquent tout ce qui roule et les SS ne veuillent pas nous laisser. Nous ne comprenons pas, c’est la débâcle, mais ils continuent à nous évacuer.
Au cours d’un arrêt, nous devons sortir les morts des wagons et dans un wagon à deux étages, je trouve le corps du père d’un de mes camarades, un mineur de MONTCEAU LES MINES, nous le déposons sur le bord de la voie avec sa plaque matricule bien en vue avec l’espoir qu’on le retrouverait un jour.
Ce jour-là, on nous distribue un peu de pain et de l’eau ainsi que des biscuits provenant d’un train de marchandises qui a été pillé.

Enfin le 15 avril, après avoir roulé pendant sept jours, nous arrivons près d’un camp à WOBELIN à côté de LUDVIGSLUST à une soixantaine de kilomètres de la mer Baltique et à trente kilomètres à l’est de l’Elbe où se sont arrêtées les troupes américaines en vertu des accords de YALTA.

Dans ce camp aucune organisation, ni administrative, ni matérielle, un seul point d’eau avec une pompe à bras pour plusieurs milliers de déportés (le nombre exact ne sera jamais connu) car les Commandos d’autres camps de concentration ont été évacués sur ce camp prévu à l’origine pour loger des prisonniers de guerre russes.
Il en vient de toute l’Allemagne et de Pologne, des femmes de RAVENSBRUCK, des juifs d’AUSCHWITZ, des déportés de Commandos de DACHAU et de BUCHENVALD. Tous les jours il y a des centaines de morts qu’il faut évacuer dans des fosses communes creusées dans le sable des bois près du camp, nous devons nous mettre à quatre pour porter un corps qui n’est plus qu’un squelette, c’est la pire des choses que j’aie jamais faite.
Je ne tiendrai que quelques jours, car la nourriture étant pratiquement inexistante, je m’affaiblis de jour en jour et le 23 avril, je me couche sur le sol d’une baraque réservée aux malades. Je n’ai plus la force de me lever, j’ai le typhus et la dysenterie.

L’arrivée des Américains

Le 1er mai dans le camp, c’est l’affolement général, les SS veulent évacuer le camp, un train qui stationne près du camp est rempli de déportés valides, mais repérés par des avions anglais qui ont vu des hommes en pyjama rayé dans des wagons découverts. Ceux-ci coupent la voie ferrée avec quelques bombes bloquant le train.
Le soir de ce 1er mai, les déportés sont ramenés dans les SS sont très agités. Tout le monde croit qu’ils vont nous liquider à la mitrailleuse car plusieurs sont en batterie à l’entrée du camp. Ils ne pénètrent pas dans le camp, car ils ont peur du typhus et la nuit tombée on ne les entend plus.
Le matin du 2 mai, une surprise nous attend, les SS sont partis et à partir de ce moment tout va aller très vite. Les déportés encore valides se regroupent près de l’entrée du camp, mais personne n’ose sortir de peur que les SS soient postés dans le bois qui entoure le camp prêts à tirer.

Mais brusquement à 14 heures 15 une patrouille américaine en jeep arrive à l’entrée.

Les portes s’ouvrent et c’est une immense clameur dans le camp « LES AMERICAINS ARRIVENT ».

Je trouve la force de me lever pour voir les premiers soldats U S qui rentrent dans le camp, mais rapidement je retombe au milieu des corps entassés sur le sol. À côté de moi un jeune prêtre du DOUBS qui était dans notre groupe de jeunes depuis notre arrivée à NEUENGAMME meurt quelque instant plus tard, il avait été pour nous celui qui avait le plus contribué au maintien de la cohésion de notre groupe et sa disparition me marqua profondément.
Rapidement les services sanitaires américains sont sur place, mais ils sont débordés par l’ampleur du désastre.
Plusieurs milliers de déportés sont encore en vie, mais la plupart d’entre eux ont le typhus à un état plus ou moins avancé et il en meurt à chaque instant. Mais les médecins, les infirmiers et soldats U S organisent le transfert des malades dans un hôpital rapidement installé dans une ancienne caserne de cavalerie de LUDVIGSLUST à une dizaine de kilomètres de WOBBELIN.
Le soir je me retrouve pour la première fois depuis mon arrestation dans un lit avec des draps après avoir été débarrassé de mon pyjama, épouillé et lavé, car depuis plusieurs jours, je me vidais dans mon pantalon ne pouvant plus bouger.

L’Hôpital Américain

Pour moi l’enfer était terminé, mais je n’étais pas encore sorti d’affaire, le typhus progressait et ce n’est que grâce à la patience et au traitement énergique des médecins américains aidés par des médecins français libérés d’un camp de prisonniers que je survécus.
Je restais à l’hôpital jusqu’au 24 juin et après avoir passé plusieurs jours dans un semi-coma, je refis surface et à partir de ce moment, je repris l’espoir de rentrer chez moi.

Pendant ce temps, l’Allemagne avait capitulé.

À l’hôpital, parlant l’anglais, j’ai pu apprendre les circonstances de notre libération. Les troupes¬américaines arrivées sur le bord de l’ELBE appartenaient à la 82e division aéroportée déjà libératrice de deux camps de concentration ; prévenues le 30 avril, de la présence à trente kilomètres devant eux d’un camp où se trouvaient des milliers de déportés en train de mourir d’épuisement et de maladies.
Elles franchirent l’ELBE sur un pont de bateaux dans la nuit du 1er au 2 mai et arrivèrent à 14 heures devant le camp que les SS avaient abandonné dans la nuit. La zone où se trouvait le camp devait être occupé par les Russes mais un accord intervint entre le général GAVIN qui commandait la 82e AIRBRONE et les Russes qui permit aux services sanitaires américains de prendre en charge la totalité des déportés et d’installer un hôpital sur place car un grand nombre d’entre eux étaient intransportables comme moi.

Pendant que nous étions à l’hôpital, les Américains réquisitionnent tous les civils de LUDVIGSLUST et WOBBELIN et leur font vider les fosses communes des corps qui y étaient entassés et les font inhumer dans des tombes individuelles dans le parc du château de LUDVGSLUST où se trouve aujourd’hui le cimetière des déportés de WOBBELIN.

Le 24 juin, nous sommes transportés en ambulance par les américains jusqu’à LUNEBOURG, car les Russes veulent voir les troupes américaines évacuer leur zone d’occupation.

Le retour en France

Le 26 juin, un avion des forces aériennes US me ramène avec plusieurs déportés au BOURGET. Pour moi ce sera un des plus beaux jours de ma vie, car il est vrai que dans les derniers jours de captivité, je ne croyais plus guère m’en sortir. Ce fut vraiment un miracle car, vingt-quatre heures plus tard, j’aurais vraisemblablement succombé au typhus.
À PARIS, je passais d’abord par le centre de rapatriement d’IVRY où je subis d’abord un examen médical approfondi, suivi d’un interrogatoire qui se prolongea tard dans la nuit car les services secrets français craignaient que parmi nous se trouvent des collaborateurs ou des miliciens, ou même des allemands nazis qui essayaient de fuir.
À mon arrivée au centre, j’avais pu faire prévenir la famille que j’étais à PARIS par un jeune scout qui assurait le service en lui donnant un numéro de téléphone que j’avais gardé en mémoire, celui de papy et mamy ; ce qui leur permit de me récupérer à mon arrivée à l’hôtel LUTETIA par où passaient tous les déportés rapatriés. C’est là que j’appris la mort volontaire de mon père et celle de ma mère qui mourut d’épuisement à RAVENSBRUCK le 10 novembre 1944.
À mon retour à PARIS, je ne pesais pas quarante kilos et au moment de ma libération, la fiche médicale établie par les américains indiquait vingt-huit kilos à pleine plus que le poids du squelette d’un adulte et presque trois fois moins que lors de mon arrestation.

Voilà comment j’ai passé les derniers mois de la deuxième guerre mondiale, période qui m’a profondément marqué et que je ne pourrais jamais oublier, même si avec le temps les souvenirs se sont un peu atténués.

Si j’ai écrit ces quelques pages qui sont loin de contenir tout ce que j’ai subi et vu durant ce terrible séjour aux mains de la Gestapo et des SS, c’est pour que ceux qui les liront n’oublient pas que la nature humaine est capable de tous les excès, des meilleurs comme des plus ignobles, et qu’il faut se préserver par tous les moyens possibles des régimes totalitaires quels qu’ils soient.


Lire la suite Un jeune juif d’Algérie raconte sa campagne par Roland ELBAZ

Télécharger le document Et Toi, tu faisais quoi entre 40 et 45 ? au format .pdf (5 Mo - 106 pages A4 illustré) ... Cliquer ICI



Commentaires