Moi, J’avais 16 ans à Riom es Montagne dit Jean GAUTHIER

par Jean GAUTHIER
vendredi 24 juillet 2015
par  webmestre1
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MOI, j’avais 16 ans en 1940... dit Jean GAUTHIER,

Après la mort de mon père, pharmacien à RIOM-ES-MONTAGNE, décédé des suites de la guerre de 1914, je vécus mon adolescence entre AURILLAC, où j’étais pensionnaire à SAINT¬EUGENE, RIOM-ES-MONTAGNE et BORT-LES-ORGUES.
En 1943, je partis faire mes études de médecine à CLERMONT FERRAND. Tous mes souvenirs de la guerre 1940-1945 se situent dans cette partie de l’AUVERGNE.

Années 1940-1942

Début juin 1940

Un flot ininterrompu de réfugiés descendait de BELGIQUE et du Nord de la FRANCE pour atteindre la zone libre. Puis, tout paru se calmer. Cependant, dans ce coin reculé d’AUVERGNE, alors que personne n’avait encore aperçu un seul Allemand, cependant des rumeurs se mirent à circuler : « Les Allemands approchent »,
Un jour, pendant une promenade à bicyclette, alors que nous nous reposions, assis sur un banc de la place de CHAMPS sur TARENTAINE, nous entendîmes au loin le bruit d’une moto. Entre les arbres de l’allée apparut un Allemand, seul, en pays ennemi. Il s’arrêta à quelques mètres de nous, mis un pied-à-terre, tout en faisant ronfler son moteur. Il jeta un regard circulaire comme pour étudier le comportement des habitants qui étaient présents et repartit comme il était venu.
Quelle surprise pour tout le monde : personne n’avait bronché. Cela avait quelque chose d’irréel : un soldat seul, loin des troupes, sur des chemins communaux en dehors de toutes routes à grande circulation. J’ai longtemps repensé à cet éclaireur qui ne manquait certes pas de courage. Ce fut là ma première rencontre avec l’ennemi.

OCTOBRE 1940

La rentrée scolaire avait eu lieu.
J’étais pensionnaire à AURILLAC, chez les prêtres de SAINT EUGENE. Avant la guerre, la nourriture y était épouvantable et notre situation ne s’était bien évidemment pas améliorée en raison des tickets d’alimentation et des restrictions.
La vie du pensionnat n’avait pas été bouleversée et notre vie d’écolier se déroulait de manière presque normale. Une partie des bâtiments avait pourtant été réquisitionnée par l’armée au début de 1939 pour servir d’hôpital aux convalescents.
Le clergé était pratiquement dans son ensemble pour PETAIN qui rétablissait peu à peu les pouvoirs de l’église. Les enseignants quant à eux tentaient pour la plupart de nous endoctriner.
Tous les matins il y avait le lever des couleurs accompagné de « Maréchal nous voilà ».
En 1941 PETAIN avait envoyé un livre destiné au meilleur élève de chaque classe. Un exemplaire me fut donné, je l’ai toujours ...
À la maison, ma mère ne s’occupait pas de politique, élever ses quatre enfants était son seul souci.
Ma tante, Marie Thérèse RABOISSON, elle, s’y est toujours intéressée. Elle écoutait Radio LONDRES et vouait particulièrement un culte au Général De GAULLE. Plus tard, elle lui écrivit et conservait pieusement, comme une relique, la réponse du Général qu’elle disait manuscrite.
En zone libre, nous ne courrions pas grand risque. On se réunissait avec des copains pour écouter les émissions de LONDRES qui étaient souvent brouillées, mais nous n’entendîmes, jamais, comme beaucoup, l’appel du Général De GAULLE.
Ce ne fut que le lendemain, le 19 juin, alors que nous étions sur le foirail à RIOM ES MONTAGNES, qu’un de nos amis est venu nous dire : « Hierj’ai écouté un message d’un certain Général De GAULLE qui appelle à continuer la lutte ». Il semblait tout ignorer d’un homme qui avait appartenu pourtant au dernier gouvernement et avait été l’auteur d’un livre sur la guerre moderne...
Le seul fait marquant de la période qui a suivi l’Armistice fut la bataille des Faluches à AURILLAC.
Certaines classes préparatoires aux grandes écoles avaient été repliées sur AURILLAC. Les étudiants destinés à Polytechnique, les Mines agro, etc, se distinguaient par le port d’une faluche ornée des insignes de leurs futurs corps.
Les externes des lycées et collèges privés, envieux, voulurent les imiter et chacun décida de se faire confectionner sa propre faluche. Ce ne fut guère apprécié des futures élites. Au terme de nombreux accrochages, les aurillacois durent capituler et abandonner la faluche.

1942

Les Allemands envahirent la zone libre.
En arrivant dans les villes, ils commençaient par disposer leurs propres panneaux indicateurs à tous les coins de rue : l’image même de la ville occupée.

NOVEMBRE 1943

Après le baccalauréat dont les épreuves s’étaient déroulées normalement à l’exception des oraux qui avaient du être supprimés en raison des difficultés de circulation, ce novembre 1943, je partis à CLERMONT FERRAND pour suivre l’année préparatoire à la médecine (APM) qui avait succédé au P.C.B.
La vie quotidienne d’un étudiant à CLERMONT FERRAND était peu influencée par l’occupation. Il y avait le couvre feu qui était respecté ou pas. Dès 22 heures, il fallait rester chez soi. Toutes les fenêtres des maisons devaient être occultées par des rideaux opaques et sombres, parfois les vitres étaient simplement recouvertes de peinture. C’était « la défense passive », Il était nécessaire d’enlever tous les repères lumineux afin d’empêcher les bombardements et en particulier ceux des usines MICHELIN.
Les AMERICAINS bombardaient de nuit, à très haute altitude avec « leurs forteresses volantes » et faisaient par conséquent d’énormes dégâts alentours. On redoutait moins les ANGLAIS qui opéraient de jour, à moyenne altitude, et avaient des tirs plus précis.
La Gestapo avait son siège sur l’avenue de ROYAT et il était habituel de voir circuler des tractions avants occupées par des hommes vêtus de manteau en cuir noir.
En 1943 les membres de la Gestapo et les militaires allemands investirent la cité universitaire et la Faculté.
Au fur et à mesure que les étudiants arrivaient à la Faculté, ils étaient parqués dans les cours intérieures et leurs identités systématiquement vérifiées.
Nous étions là, debout les bras en l’air avec interdiction de communiquer. Au bout de quelques heures je réussis à échanger quelques mots avec mes voisins. Un fier officier juché sur une petite butte se mit à m’apostropher en allemand, dégaina son revolver et me mit en joue. Ce fut le silence.
La faculté de STRASBOURG repliée à CLERMONT FERRAND, la Gestapo traquait méthodiquement les étudiants alsaciens qui auraient pu faire de la résistance. Une femme connue sous le nom de « la Panthère » et qui devient, par la suite, tristement célèbre, était présente et désignait souvent ceux qui devaient être arrêtés.
Les juifs quant à eux étaient peu nombreux en AUVERGNE. Je ne me souviens pas d’avoir vu d’étoile jaune. Nous ne connaissions, ni ne pouvions imaginer l’existence des camps de la mort.
Les déportations nous étaient connues, mais nous pensions que c’était à destination des camps de travail.
Ce semblant de calme était seulement troublé par quelques attentats terroristes qui consistaient le plus souvent en des plastiquages des bâtiments de la légion, de la milice ou de collaborateurs notoires.
Quelques événements plus graves, comme ceux de l’assassinat de militaires allemands entraînaient de violentes représailles. Un détachement d’allemands fut attaqué à la grenade, rue MONTLOSIER et fut décimé, plusieurs officiers furent tués. Il s’en suivit une rafle monstre dans tout le quartier et de nombreux otages furent arrêtés et déportés.

JUIN 1944· L’ARRESTATION

Le débarquement des alliés eut lieu le 6 juin 1944. La ville et l’armée allemande étaient en effervescence.
Le 8 juin, alors que j’étais à la fenêtre de ma chambre, au rez-de-chaussée, tout près de l’Hôtel Dieu et que je m’entretenais avec un autre étudiant, deux français s’approchèrent et me demandèrent de les suivre.
L’un deux armé d’un revolver pénétra dans l’immeuble et entra chez moi. Ils me conduisirent Place de LILLE dans un bâtiment réquisitionné par les allemands qui s’en servaient de prison.
J’appris plus tard que les deux hommes qui m’avaient arrêté étaient membres du Parti de Jacques DORIOT., Ancien militant des jeunesses socialistes et du Parti Communiste après la scission de TOURS, puis exclu du P.C., fonda le Parti Populaire Français, « néo-socialiste » il se ralliera aux hitlériens dès juin 1941.
Je fus conduit dans une pièce où se trouvaient déjà une vingtaine de prisonniers. On couchait à même le sol, sans couverture, et deux fois par jour nous avions droit à une soupe servie par deux prisonniers qui semblaient savoir se débrouiller et avec lesquels j’ai vite sympathisé. L’un avait une trentaine d’années et il était originaire d’ISSOIRE, l’autre beaucoup plus âgé, la cinquantaine environ, venait de la campagne.
Pendant notre détention, nous avons subi un examen médical à l’issu duquel un seul d’entre nous fut reconnu inapte : le veinard, les Allemands redoutaient comme la peste les maladies sexuelles, et il était atteint d’une chaudepisse.

Le 13juin
.
On nous embarque, destination l’ALLEMAGNE.
Au préalable on nous avait demandé de nous faire apporter une valise avec quelques effets personnels. Une étudiante en pharmacie originaire d’AURILLAC eut le courage et la gentillesse de me l’apporter.
Transportés en cars jusqu’à la gare, nous prîmes un des derniers trains qui circulaient vers PARIS. On savait que notre destination finale serait COLOGNE. Nous pûmes nous installer par affinités dans les wagons et je me trouvais à côté de nos deux aides cuisiniers. Dès le départ, je pensais que l’on pouvait peut-être tenter une évasion pendant le trajet de nuit.
Malheureusement, toujours bon dormeur, je m’assoupis dès le départ et ne me réveillais qu’à l’aube. Il était trop tard pour sauter du train. Ce fut ma chance. L’un d’entre nous qui avait tenté la belle s’était fait tirer comme un lapin par les gardes allemands.
Le voyage s’éternisa car de nombreuses voies étaient coupées ce qui arrêtait le train ou l’obligeait à modifier son itinéraire.
Arrivés à PARIS, encadrés par les Allemands, nous sortîmes de la gare et je me souviens qu’un cheminot s’est approché de nous et nous a dit : « Les gars ne vous inquiétez pas bientôt un soulèvement aura lieu, ce ne sera pas long »,
C’était la première fois que je voyais PARIS et je le découvris des autobus à plate-forme réquisitionnés pour l’occasion. On nous conduisit à la caserne de la PEPINIERE où nous étions gardés par des allemands d’un certain âge qui auraient facilement sympathisé avec nous. La seule alimentation était des haricots blancs farcis de charançons, l’on ne voyait que des points noirs, mais nous ne faisions pas les difficiles.
Mes deux compagnons s’occupaient toujours de la cuisine, j’expliquais au plus jeune qu’il fallait tout tenter pour ne pas partir à COLOGNE. Notre seule chance était de rester à PARIS. Il était d’accord pour essayer quelque chose.
Deux jours plus tard
Il me glissa à l’oreille : « Ca y est, il y a un espoir. J’ai demandé à l’un de nos gardes français la permission d’aller faire quelques emplettes avant notre départ pour l’ALLEMAGNE, et que nous le récompenserions ».
Le lendemain il me confirma qu’il avait réussi à faire soudoyer le gardien allemand qui était à la porte et que nous allions pouvoir sortir tous les trois accompagné d’un brave boche.
Après quelques achats, nous décidâmes de faire la tournée des bistros et grâce au ciel ce n’était pas un jour sans alcool. Nous fîmes boire notre accompagnant ce qui le rendit fort gai et inattentif. À un angle de rue nous nous échappâmes et n’eûment aucun mal à le distancer, empêtré qu’il était par son fusil, dont il ne voulait pas se servir. Alors que nous reprenions notre souffle quelques centaines de mètres plus loin nous tombâmes nez à nez avec un des deux hommes qui m’avait ramassé à CLERMONT FERRAND. Il ne m’a pas reconnu, mais moi, si !
Nous voilà à PARIS en fuite. Heureusement le plus âgé de mes compagnons avait un membre de sa famille qui tenait un bistrot à côté de La VILETTE. Nous fûmes bien accueillis et l’on nous restaura.
Là je cherchais dans mes connaissances parisiennes celle qui pourrait m’offrir l’hospitalité. Je pensais à un auvergnat originaire de RIOM ES MONTAGNES, ferrailleur à PARIS. Je lui téléphonais et lui expliquais, à mots couverts, ma situation. Il m’assura qu’il allait trouver une solution. Comme la plupart des ferrailleurs de l’époque il avait travaillé avec les Allemands et sentant que la fin approchait, il était ravi de pouvoir héberger et secourir « un évadé »,
Il m’installa dans une chambre de bonne sous les combles et je prenais mes repas avec sa famille. Au bout de deux ou trois jours j’allais revoir mon compagnon à La VILETTE. Nous décidâmes, en bons auvergnats, de récupérer nos valises toujours à la caserne de la PEPINIERE.
Dans le bistrot, un vieillard nous affirma qu’il ne risquait pas grand-chose et qu’il était d’accord pour tenter le coup.
Pendant des heures, nous vécûmes dans l’angoisse, imaginant le retour de notre bienfaiteur encadré par deux allemands. Un nouveau miracle se produisit, il déboucha triomphant, une valise au bout de chaque bras.
Il nous exposa son stratagème : il avait expliqué à la sentinelle que deux de ses amis déportés en ALLEMAGNE avait oublié leurs bagages dans l’émotion du départ. Ils l’avaient chargé de les récupérer. La sentinelle l’envoya à la consigne voir s’il trouvait les fameuses valises et voilà !
Au bout de quelques jours j’ai pu joindre mon frère Albert qui était à TOURS, pharmacien aux laboratoires METADIER. Il vint me chercher avec une camionnette de livraison de médicaments et je quittais mes bienfaiteurs, qui en outre, avaient réussi à me procurer une fausse carte d’identité.
Je suis resté à TOURS avec mon frère dans une pension de famille jusqu’à la libération.

Vers le 20 août,

On disait que les troupes alliées étaient de l’autre côté de la LOIRE. Effectivement, un jour que je me promenais sur les quais, je vis une voiture, type amphibie, qui venait de passer entre les chicanes du pont. Au volant, un Anglais tirait sur les soldats allemands avec un revolver. Il réussit à s’échapper dans les rues étroites et gagna paraît-il la banlieue où il fut caché jusqu’au départ des occupants.

La libération

Le 25 août, jour de mon anniversaire ! !

Je descendis dans la rue et constatais avec étonnement que les Allemands étaient partis. Je gagnais la place de l’Hôtel de Ville où une foule énorme dansait, chantait et fêtait : c’était la libération.
Les Allemands étaient partis dans la nuit, sans un coup de feu.
La seule ombre au tableau qui m’attrista fut un groupe de femmes, plus ou moins jeunes, que j’aperçus cernée d’une foule éméchée. Les soit disant résistants qui les accompagnaient décidèrent qu’il fallait les tondre pour leur infliger un début de punition. Elles furent poussées sur une estrade au milieu de la foule et un courageux exécuteur armé d’une grosse tondeuse leur rasa le crâne en un tour de main. C’était plutôt ignoble.

Le retour ...

Peu de jours après la libération, je décidais de rentrer en AUVERGNE. Aucun train ne circulait. Je dus prendre des cars et, par sauts de puces, je me rapprochais de chez moi.
Parfois nous étions arrêtés par des barrages installés par des résistants. Ils inspectaient les voyageurs et demandaient les papiers. Je traversais POITIERS, puis LIMOGES et enfin j’arrivais à BORT LES ORGUES pour la plus grande joie de ma mère. Les plus étonnés furent tous ceux qui me connaissaient car tous m’avaient enterré.
En effet lors de mon départ pour PARIS j’avais, à mon réveil, écrit une lettre à ma mère qu’un complaisant voyageur, à un arrêt du train, avait accepté de lui faire parvenir. Dans cette lettre, je la tranquillisais sur mon sort et l’assurais que nous nous reverrions bientôt. Je craignais cependant les représailles et lui recommandais de dire que, sans nouvelle de moi, elle me pensait mort. Elle joua si bien la comédie que tout le monde la crut.
Je repris mes études de médecine au mois de novembre et j’occupais la chambre où j’avais été arrêté six mois plus tôt.
Dans le courant du mois, on me porta le journal « La MONTAGNE », En première page, un article informait les lecteurs qu’un condamné à mort serait exécuté le lendemain, le journaliste expliquait que cet homme avait organisé des rafles pendant l’occupation et citait notamment le cas d’un étudiant « GAUTHIER Jean » parti en ALLEMAGNE...
De nombreux miliciens, plus d’une douzaine, furent exécutés à BORT LES ORGUES.
Ce fut, pour un grand nombre, une époque particulièrement horrible.
Mais, lorsqu’on a 20 ans, l’âge de l’aventure, il est plus facile de s’adapter à toutes les situations et quand tout finit bien la vie reprend vite le dessus.


Lire la suite La collaboration horizontale ? par Marguerite XX

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