La guerre des enfants

par Jeanne GAUTHIER et Jean-Louis BALAGAYRIE
vendredi 24 juillet 2015
par  webmestre1
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Jean-Louls BALAGAYRIE
bien aidé par sa sœur Jeanne GAUTHIER.

Ces réminiscences furent provoquées par une question de CAROLINE, fille de JEAN-LOUIS, qui, depuis CARACAS, lui demandait :

  • « Dis donc, papa, toi qui a connu PAPON, explique moi les à propos de son procès » La réponse fut à l’origine de toute cette plaquette !!!
  • Ah bien sûr que je n’ai pas connu PAPON : à la fin de la guerre, j’avais quatre ou cinq ans et j’habitais le PUY de DOME.

A cette époque, je ne connaissais même pas l’existence de la ville de BORDEAUX ! Ta tante JEANNE avec ses quatre ans de plus garde le souvenir du début. ..
La guerre ? oui, nous avons des souvenirs précis et nous allons te les raconter ...

La débâcle

Ce que j’en ai vu à SAINT ELOY LES MINES c’était dans la grande rue, la seule, la rue JEAN JAURES. Un défilé continuel de gens mal habillés descendait la rue en poussant des charrettes qui des voitures d’enfants.

Certains trimbalaient simplement d’énormes valises. D’autres épuisés se réfugiaient chez l’habitant ; ainsi à la « belle maison » (domicile de mes grands-parents) avions nous hébergé un couple de Belges et leur...perroquet.

Le flot des réfugiés était ininterrompu et ma grand-mère MATHILDE toujours anxieuse m’avait défendu de traverser la rue ... Cependant sur le trottoir d’en face un vieux, poussant une brouette vendait des p’rons. (petites poires)

Ce soir-là mon père me fila deux fessées : une parce que j’avais traversé la rue ; une autre parce que j’avais volé trois sous pour m’acheter les fameux « p’rons » ... Tu vois que la guerre commençait mal pour moi.

Le retour du père

Mon père était rentré du front, il yavait peu. Ma sœur raconte qu’il lui avait rapporté une poupée à tête de porcelaine, et à moi un train. Je ne me souviens pas de son retour.
Il paraît que je ne l’ai pas reconnu et que j’ai mis longtemps à lui adresser la parole ; pourtant, ma mère GERMAINE racontait qu’elle avait honte parce que chaque fois qu’un militaire entrait à la pharmacie, je l’appelai « papa ».

L’attaque de la colonne allemande

Les maquis attaquent
Une colonne allemande au grand complet remontait la rue JEAN-JAURES. Les rues étaient désertes lorsque, à contresens, une « traction-avant » dévala de la côte du MOULIN PAROT avec, couchés sur les ailes, deux maquisards armés de mitraillettes Ue les ai VUS). Ces cinq héros de pacotille tiraillèrent sur la colonne formée de chars, d’auto mitrailleuses, de camions traînant des canons, le tout servi par des centaines de soldats allemands...L’un deux fut blessé, la riposte fut vive et un des maquisards reçut une balle dans la tête.
La colonne s’arrêta et les ennuis commencèrent : le Commandant fit établir des barrages autour de la ville et interdit d’en sortir. Il décida de tout faire brûler en représailles.
J’avais peur, et je n’étais pas le seul. ..je me souviens que nous étions dans la grande chambre avec mes parents et que mon père regardait très discrètement à travers la fente d’un volet. J’essayais de le, et de me rassurer : je lui courrais aux fesses en lui disant : « mais toi, avec ton brassard de la Croix-Rouge (vestige de SA guerre que j’avais dégotté en « fregounant’ dans ses tiroirs) tu ne risques rien ! » Ça l’énerva un peu plus et il m’envoya aux « pelotes »

Le parlementaire

Le fils BROCHET parlait parfaitement allemand puisqu’il avait fait l’école hôtelière à MUNICH. Il demanda à être reçu par le Commandant qui accepta ; il avait lui aussi fait l’école hôtelière et ces messieurs sympathisèrent ou presque : BROCHET expliqua que les assaillants n’étaient pas du pays mais venaient du plateau de MILLE VACHES....
La décision de tout faire brûler fut remise ... merci les hôteliers ...

L’enterrement

Il eut lieu deux jours après. Bien peu de volontaires pour y assister les gens craignaient toujours des représailles. Mon père n’était pas très chaud non plus, mais GEORGES PILANDON, le coiffeur, vint le chercher et le décida.
Chacun entraînant l’autre, d’autres encore craignant d’être mal catalogués s’ils étaient les seuls à rester chez eux, finalement il y eut beaucoup de monde.
Je garde l’image de ce corbillard à l’ancienne tiré par un cheval caparaçonné de noir, sans aucune fioriture, ni fleur ni couronne, suivi par des dizaines d’hommes en rang d’oignon. Les soldats allemands arrivèrent ; ma sœur les vit la première et alerta ma mère qui, par téléphone, prévint les gens d’en bas ! Ils encadrèrent alors le convoi, qui poursuivit sa route entre deux rangées de soldats allemands casqués et en arme. Pas une femme ne suivait l’enterrement : la guerre c’est une affaire d’homme.
Ma grand-mère MATHILDE s’engueule copieusement avec sa bru, ma mère en disant’ mais enfin, vous GERMAINE vous auriez dû l’empêcher de suivre cet escogriffe de coiffeur ; vous aurez l’air fine maintenant s’il arrive quelque chose ... »
Le convoi disparaît vers la côte des bureaux, la ville est déserte ... la longue attente commence. Vers 5h 1/2 les premiers, de retour du cimetière, arrivent, effrayés et racontent : « au moment de la mise en terre une fusillade a commencé sans qu’on sache très bien ni pourquoi, ni comment. Certains se sont sauvés en escaladant le mur du haut et en s’enfuyant par le carreau de la mine, BALAGA YRIE et PILAN DON étaient de ceux-là ... » L’attente se poursuivit puis des coups de feu retentirent, très proches : « ils tirent sur mon papa » s’écria ma sœur Jeanne entre deux sanglots ...

Le retour des Héros

Un moment plus tard un voisin vint nous prévenir que mon père sain et sauf était chez le Docteur ASTORGUE et qu’il réapparaîtrait à la tombée de la nuit. L’attente fut plus paisible, les femmes même, s’étaient « raccommodées » dans la joie.
Mon père arriva plus tard, les traits un peu crispés et raconta : « aux premiers coups de feu tirés par les Allemands nous nous sommes sauvés par la mine, en arrivant au bassin, une sentinelle nous mit en joue et tira sans sommation sur PILANDON qui n’avait pas trouvé mieux que de s’affubler d’un bleu de travail que les Allemands considéraient comme l’uniforme des maquisards. Lui et moi firent à travers les bouchures un plongeon en contre bas dans le jardin d’ASTORGUE, moi je me retrouvais dans les laitues, le GEORGES lui tomba directement dans le puits ...Quelques minutes plus tard nous nous cachions chez le bon Docteur, mais les
Allemands veillaient, ayant vu un homme rentrer dans la maison ... Heureusement cet après¬midi là, la bonne recevait son amant, et c’est lui qui est sorti, montrant son bras blessé aux Allemands comme s’il sortait de prendre consultation ... les soldats changèrent d’objectif : nous étions sauvés. Le GEORGES PILANDON était couvert d’excoriations, et ma grand mère « enragée houspillait tout le monde »,
Dans l’affaire, il y eut une seule victime : une vieille dame sur le pas de sa porte au MOULIN PAROT écopa d’une balle perdue en plein ciboulot !
Fin de l’épisode.

L’Occupant

En dehors des allemands « de passage », je n’ai pas souvenu de soldats en garnison chez nous. Nous étions en zone libre. La ligne de démarcation passait à MOULI NS et nous entendions des récits de passage et de passeur dont parait-il le boucher d’en face. « " a l’habitude de manier le couteau disait mon père », j’en frémis encore...

Les Maquisards

Mon père
L’armistice lui avait permis de regagner ses foyers et sans doute évité la captivité et la mort, il en était reconnaissant (comme les autres) au Maréchal PÉTAIN.
Ma sœur aînée raconte que ma grand-mère MATHILDE lui faisait faire des dessins pour le
Maréchal et qu’on l’écoutait, le soir à la radio. En tout cas je ne vis jamais ni calendrier ni photo à son effigie chez nous.
À mon niveau : quatre ans en 1942, j’ai souvenu de la fin de la guerre et donc d’un temps ou la résistance (peut être celle de la dernière heure) s’organisait.
LOUIS ne fut pas un maquisard actif, il était trop occupé par son officine et n’aurait sûrement pas pu « camper » dans les bois. Cependant il était, comme toute la gens médicale du coin, favorable aux maquis. Il prit souvent le risque d’héberger des gens recherchés par les allemands, faisant sans doute là preuve d’une fidèle amitié plutôt que d’un grand civisme.
En tout cas, ses copains étaient à ma connaissance du côté des résistants. Il fabriquait pour eux des bonbonnes de pastis maison et une liqueur à l’estragon. Il continuait à payer son préparateur Henry DURON qui lui était parti guerroyer.
Le hangar près du jardin regorgeait à la fin de la guerre des trésors des maquis : cigarettes, conserves, pièces détachées automobiles etc ...
La garde des voies : les trains étant sabotés régulièrement l’occupant avait décidé de faire garder les voies la nuit par les habitants qui devenaient responsables du tronçon qui leur était alloué. Mon père, quand il était désigné, payait un mineur pour « garder » à sa place.
Cela m’embêtait bien, car mon rêve, c’était d’aller garder les voies avec lui !
J’avais une mitraillette en bois noir sur laquelle était peint : « Raoust 44 ». Cette date montre bien que moi aussi j’étais un résistant... de dernière heure !
Curieusement, dans les souvenirs que j’ai de cette époque, la personnalité de mon grand-père
ARCHIPPE BALAGAYRIE intervient très peu. C’était un homme discret, ancien militaire (Cf. plaquette sur le TONKIN). Mon père s’inquiétait, parce qu’ARCHIPPE aurait été franc-maçon et que les Allemands arrêtaient et déportaient, sur listes, systématiquement ces gens-là ...

Le Gaguelet
Les résistants étaient pour la plupart de joyeux drilles qui trouvaient là une occasion de faire la fête entre copains et sans les femmes (les leurs en tout cas). La figure la plus marquante de ce type de résistant était le GAGUELET, chef d’une escouade à MENAT qui trouva la mort en
sautant par la fenêtre d’une chambre d’hôtel chez le DOUDOU pour échapper aux allemands ou plutôt, pour échapper, dirent les mauvaises langues de l’époque... à un mari jaloux.
Au pont de MENAT, il Y eut un jour une fusillade parce que les maquis, depuis le vieux pont romain, avaient canardé un convoi qui passait le nouveau pont. Leurs actions effectuées, les maquis se sauvaient dans les bois, et les braves autochtones tranquilles subissaient les représailles ! (Cf. le récit de Michelle LAVEDRINE)

Le Henri DURON
DURaN, dit le « potard », préparateur en Pharmacie, celui qui m’appelait’ le petit con à la grande veste » un jour prit le maquis. Il passait souvent nous voir et je me rappelle un repas à la maison : il était harnaché en combattant et c’est « en arme » qu’il participa au repas : ma grand¬mère venait tâter les grenades qui pendaient à sa ceinture ...

Les autres
D’autres noms me viennent à l’esprit sans que je sache bien leur rôle : le GEORGES RAPHANEL de MENAT par exemple.

Le petit PRAT
Je ne pense pas qu’il fût un grand résistant. Il tenait un « caboulot » au bourg, à gauche avant la côte de la BOULE. C’était sûrement un mauvais sujet qui aura plus tard bien profité du Plan MARSHALL.

Les TIXIER
Les TIXIER avaient vers le jardin de la rue des MASLES un garage. Ils avaient une entreprise d’autobus : les CARS TIXIER, et c’est devant ce garage que leurs fils décortiquaient des balles de fusil et jetaient la poudre dans le feu pour faire un feu d’artifice et aussi pour faire peur aux gamins admiratifs du quartier. Ils y réussissaient parfaitement et je rentrais à la maison tout tremblant.

Ceux de MONTAIGU
ANDRE MICHEL le médecin du coin et son beau-frère JEUX résistaient aussi. Ils furent dénoncés par le notaire et poursuivis par les allemands. Leurs femmes, deux blondes flamboyantes étaient du lot. Elles parvinrent à s’échapper et leurs cheveux blonds cachés par un foulard, elles traversèrent le pays pour se réfugier chez ... mes parents. Ni LOUIS ni surtout GERMAINE ne devaient être ravis, mais ils les protégèrent jusqu’au lendemain. Ce soir-là il y eut de la carpe au dîner !

Les mineurs
Les mineurs étaient tranquilles parce que, par leur travail, ils contribuaient à l’effort de guerre. Ils ne risquaient pas le S.T.O. en Allemagne. C’est pourquoi de nombreux jeunes entraient à la mine.
Un jour on vit arriver l’Alfred BONNE étudiant séminariste, futur notaire, affublé de la tenue complète du parfait mineur : il venait de « s’embaucher » à la mine pour éviter de partir en Allemagne. Il tint quatre jours et démissionna tellement il avait peur au fond des galeries ; il faut dire que son père y était mort jadis ! Il avait un copain militaire qui jouait merveilleusement de la trompette.

Les Collabo...
Je n’ai entendu parler que de deux : le notaire de MONTAIGU, Maître N. qui prévenu s’échappa en SUISSE avant d’être arrêté ; et le garagiste, celui qui avait toujours des pneus malgré les restrictions et qui lui fut fusillé.

Les Juifs
À SAINT ELOY, pays de mine il y avait beaucoup de Polonais arrivé de SILESIE en 1937. Je n’ai pas souvenir d’un seul juif dans la région ; sans doute les auvergnats sont de trop bons commerçants. En tout cas, on n’en parlait même pas.

La vie quotidienne

Le rationnement
La pénurie ne nous gênait guère, le TOINE, mon grand père maternel, faisait une fois par semaine du pain qu’il pétrissait dans une grande caisse en bois posée entre deux chaises, on tuait clandestinement un cochon et les conserves abondaient. ÀSAINT ELOY, le TABET cultivait les légumes.

Les tickets
J’ai le souvenir d’être allé faire les commissions avec les « tickets » : on avait droit, par personne, à quelques grammes de beurre et de fromage. L’épicerie voisine, à côté de la B.N.C.1. était tenue par trois sœurs c’est pourquoi mon père l’appelait l’épicerie « des six fesses » ! Les J3, catégories des adolescents avaient droit à des rations supplémentaires et pour moi être J3 c’était le rêve !

Le marché noir
Les tickets ne nous faisaient pas « trop faute » : ainsi, un jour, nous montâmes à SERVANT avec la 302, il Yavait un cochon à ramener, on le plaça derrière et on m’assit dessus. Une fois à la cave à SAINT ELOY on dépeça la bête, je me souviens de toutes ces bassines remplies de tripailles et du saloir. J’étais tellement fier que je racontais l’aventure aux voisins ! Ce pourquoi mon père fit la distribution de rôtis pour les faire taire. Ce jour aussi j’eus droit aux félicitations...À la cave, il y avait aussi un grand pot de grès plein de silicate de chaux dans laquelle on conservait les ... œufs !
et parce que tous les mardi madame DURAND (qu’on appelait la mère DURAND en son absence, je lui ai d’ailleurs rapporté) apportait œufs, fromages, beurre et volailles de sa campagne. J’ai le souvenir d’un mignon petit lapin que je n’ai pu soustraire à la mijoteuse. Depuis je crois n’en avoir jamais mangé ... Et pourtant j’ai eu une canadienne doublée en podelapintin : j’ai compris bien plus tard que c’était de la peau-de-Iapin-teint.
Ah les habits ! Ma grand-mère MATHI LDE filait une laine rêche et grattant à souhait. Elle défaisait même les chaussettes pour en faire des tricots forcement bariolés ou des longs bas de laine qui grattaient furieusement. Le pire c’est quand on m’obligeait à mettre des chemises ayant appartenu à ma sœur. Le pire du pire, c’était cette gaine de fille toute rose qui devait me tenir le ventre au chaud l’hiver.

Les planques
Au grenier à SAINT ELOY, un entrepôt avait été aménagé : cela sentait la boge et après la guerre nous dûmes finir les provisions économisées en vue d’une longue disette : les macaronis avaient les charançons, le chocolat blanchissait, le café que l’on brûlait nous-mêmes mélangé à l’orge était moisi ...

Le vin enterré dans la cave
Ah oui nous prenions nos dispositions et, à la cave sous le tas de charbon, mon père avait fait creuser un trou où il avait enterré ses bouteilles de vin.

Les revolvers dans le puits de ST-ELOY
De même pour les armes à feu qui devaient être remises à la gendarmerie : LOUIS jeta son revolver au fond du puits de la cave. Il l’avait enduit de graisse et plié dans de la cellophane ; si bien que, après la guerre, quand il fit descendre au fond du puits, un gros aimant au bout d’une corde, il ne ramena que ... mon revolver à bouchon que j’avais du y jeter par mimétisme !

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L’école

Les gâteaux du Maréchal
L’école fonctionnait toujours. Il n’y faisait pas chaud, mais on avait droit tous les jours à deux gâteaux secs et un verre de lait de la part du MARECHAL. Les J3 eux avaient double ration !

Les dessins pour le Maréchal
Pour remercier ce bon MARECHAL on nous faisait faire des dessins qu’on lui envoyait directement (comme au père Noël). Vous pensez si on en retirait une légitime fierté !.

Les promenades à Servant
SERVANT c’est un petit village de 300 habitants à l’époque, à quelques kilomètres de SAINT ELOY, près de la BOSSE qui comme son nom l’indique est le point culminant de la région (950 m.). Donc on « montait » à SERVANT soit par la côte de la BOULE en empruntant la route de CLERMONT, soit par la petite route de MOUREUILLE.
Là mon grand-père ANTOINE tenait un magasin, (grande surface de l’époque) où il vendait de tout : depuis les billes et les bonbons à l’unité, la confiture au détail jusqu’aux cuisinières ROZIERES monumentales. Ce qui expliquait nos voyages fréquents à SERVANT pour se réapprovisionner. Dans l’arrière magasin, une grande malle contenait des remèdes et représentait la succursale de la GRANDE PHARMACIE PRINCIPALE de SAINT ELOY.
Compte tenu de la pénurie d’essence, (alors que de grands bidons pleins d’essence étaient dangereusement stockés au garage) mon père utilisait une moto 50 cm" TERROT qu’il fallait pousser dans la côte. Il me plaçait devant lui, assis sur le réservoir et m’affublait d’un horrible imperméable bleu foncé et qu’en plus on m’enfilait a l’envers : l’horreur ! On montait par la côte de MOUREUILLE, mais cette moto était tellement essoufflée qu’il fallait la pousser dans la côte !
Quand même, des fois le manque d’essence nous obligeait à faire le voyage dans la voiture à âne du père BOUCHARDON. Mais cet âne en était un et refusait obstinément d’avancer sauf s’il était conduit par le Marius RIVIERE ! Le MARIUS, lui, en faisait tout ce qu’il voulait, et, en douceur ! MARIUS était un résistant à sa manière : il résistait à la société et ses nombreux larcins firent qu’il passa plus de temps en prison qu’à SAINT ELOY. Il fut emprisonné une fois, disait-il, parce qu’il avait volé une corde ... et il ajoutait avec son gentil sourire et comme en s’excusant : « c’est pas ma faute s’il y avait un cheval au bout ! » Il me fascinait d’autant plus que quand « j’étais pas sage » ma grand mère MATHILDE me criait : « tu es un MARAMIAN, tu finiras comme le MARIUS ou le petit PRAT ! Et ta sœur, elle, elle finira comme la VOVONNE’
Le MARIUS ? elle le connaissait bien, elle lui avait fait l’école ; il lui obéissait au doigt et à l’œil. .. chacun choisissait donc son « meneur », La VOVONNE en question habitait seule une petite maison en face de chez mes grands-parents et, à la réflexion, je pense qu’elle avait l’humeur (et l’amour) bien accueillante ...
À SERVANT, dans le hangar étaient entreposées deux voitures, l’une sous un tas de fagots que l’occupant ne vit jamais, l’autre une CHENARD était sur cales de façon à éviter sa réquisition. Pourtant, cette auto intéressait son monde puisque, tour à tour, allemands et maquisards passaient vérifier sa présence.
Les maquisards, gens du pays, étaient à l’aise ; les Allemands eux étaient sur le « qui vive ». Ils affolaient les poules de ma grand-mère maternelle, la Marie PICAN qui les insultait sans complexes. « Vous pourriez quand même faire attention à mes pichoux’ leur criait-elle, et le chef de groupe, un immense arien s’excusait avec un grand sourire.
Les fins de semaine toute la famille était à SERVANT. Les promenades se suivaient et se ressemblaient : le bois de la GARENNE vers l’étang, là ou une vieille complètement édentée passait ses journées à râper des pommes pour les mangers ; à la statue de SAINTE RADEGONDE à la sortie du village ; aux champs de mon grand-père sur la route des BERTONS.

L’histoire du couteau
Là, on pique-niquait et figurez-vous, qu’un dimanche j’y perdis mon couteau : un gros couteau pliant avec un manche en cuivre orné. Ce couteau, on le chercha partout... en vain ; j’étais triste et craignais les représailles ... Quinze jours plus tard, nouveau pique-nique au même endroit, et en arrivant sur les lieux qu’est ce que je vois briller là dans l’herbe, à l’entrée du champ ? ? ?
... et oui messieurs, mesdames le fameux couteau était miraculeusement retrouvé.
Cette histoire fut racontée des centaines de fois à mes enfants qui en redemandaient sans arrêt, frémissant toujours à l’idée de cette perte monumentale alors qu’ils avaient cent fois entendu la fin
« Dis, papa raconte-nous encore l’histoire du couteau ! »
La MARIE PICAN était aveugle, c’était une maîtresse femme et elle activait sans arrêt son TaiNE de mari, qui plus contemplatif ou plus sage avait tendance à se reposer.
Dès que la cloche de la porte du magasin tintait, elle criait en patois :
« Co Cu TaINE » ce qui signifiait bien sûr : « il y a quelqu’un ... TaINE » notre traduction plus littérale nous amusait beaucoup et bien souvent le tintement de la cloche était de notre fait.
« Ca co chi gaman son enrragea » disait-elle quand elle nous « voyait » voler encore du chocolat. J’ai mis longtemps à comprendre qu’elle avait entouré la réserve de chocolat avec du papier d’argent et que c’est le bruissement du papier qui l’alertait. « Ne te fâche pas, c’est pour porter à ma grand-mère de SAINT ELOY » se défendait Jeanne.

Le bombardement des mines de Wolfram de La Bosse

Un Dimanche de juillet, après midi, nous entendîmes un vombrissement sourd et continu venant du ciel. Devant la porte du TOI NE, nous scrutions le ciel et nous vîmes apparaître des dizaines d’avions à cocardes bleu blanc rouge qui survolèrent SERVANT volant en formation vers le Nord-Est.
« C’est pour la BOSSE » dit mon grand-père ... Quelques minutes plus tard des explosions lointaines nous confirmaient que ces Anglais bombardent les mines de WOLFRAM ou TUNGSTENE de la BOSSE. Nous sûmes le lendemain que l’objectif avait été raté et que seul un bouc y avait perdu une patte !

La retraite allemande

Et oui, un matin on les revit rue JEAN JAURES, mais dans l’autre sens : ils remontaient vers le nord. Ce n’était plus la fringante colonne bien ordonnée et triomphante, mais de pauvres diables sales et dépenaillés qui marchaient en désordre, en s’appuyant sur les rebords de voitures à ânes qui étaient maintenant leurs seuls véhicules ou... presque.

Le camion de foin
Un soir, un camion de foin stationna devant la pharmacie et le soldat qui le gardait perché sur le chargement était juste à la hauteur de notre balcon. Sur ce balcon, un petit gamin lui souriait et lui faisait des « mines ». Il me répondit d’un geste amical et c’est ma grand-mère qui me sauva de cette tardive tentative de collaboration en me tirant par la chemise, m’obligeant à rentrer à la salle à manger où j’eus (encore) droit « à la prière de l’âme » !

La tante Marie
La colonne avançait lentement, péniblement dans la côte, quand, au milieu de ces malheureux, on vit apparaître une belle auto noire à l’intérieure de laquelle la tante Marie GERBE nous faisait des signes ! Ça y est ils embarquent la Tante Marie s’affolait grand mère. (Ah les pauvres, ils auraient fait un beau chopin !). C’était une institutrice en retraite et d’école maternelle encore, poilue, joufflue, molle et autoritaire, veuve du frère de Mathilde qui fut tué en 1914. Eh bien elle avait trouvé une « occasion » pour monter de RIOM en voiture, mais ils avaient été coincés par le flux de soldats et suivaient la colonne depuis plusieurs heures : c’est fatiguée mais saine et sauve que nous avons eu la chance de la récupérer !

La libération

La libération bien sûr reste dans nos souvenirs ... Nous entendions au poste les progrès effectués par « nos » alliés" et nous étions d’autant plus impatients que des représailles de dernière heure étaient encore à craindre de la part des allemands...

La libération de Paris
Une nuit, vers deux heures du matin, nous fumes réveillés par une joyeuse fanfare, juchée à l’arrière d’une camionnette qui sillonnait les rues en jouant du clairon. « ça y est » dit mon père en sautillant de joie dans son pijaveste ! Nous comprimes tout de suite et notre joie fut immense... mais de courte durée, renseignements pris : ce n’était QUE la libération de PARIS. « Ces imbéciles vont nous faire avoir des ennuis » dit mon père, "retournons nous coucher’.
Notre libération intervint quatre jours plus tard et fut fêtée par un bal populaire sur la place de l’ancien Poids de Ville ......

Les femmes tondues
Les réjouissances terminées, on passa rapidement aux représailles. Dés le lendemain, rue des MASLES, j’assistais à un défilé en fanfare au-devant duquel quelques femmes tondues affrontaient la vindicte populaire. À SERVANT, on raconta que les fiers FFI torturaient les collabos et avaient même piétiné les pieds d’une femme, une « roulure » avec leurs souliers cloutés !

Les prisonniers allemands, la soupe et les petits mickeys
Les choses se calmèrent rapidement et au bout de quelques jours, les seuls stigmates de notre victoire furent le passage matin et soir de la colonne de prisonniers allemands partant travailler à la mine, dûment encadrés d’homme en armes, mais sans uniformes ! Les seuls qui avaient l’air martial c’était les prisonniers en treillis avec un gros P.G. peint dans leur dos !
Ils étaient parqués prés du puits numéro 6 derrière d’immenses barbelés hauts de trois ou quatre mètres, et notre grand plaisir, à la sortie de l’école était d’aller traîner vers ces barbelés et d’engager la conversation. Ils nous parlaient très aimablement, et nous proposaient même à manger : « Feuille de Zoupe ? » Et ils nous passaient un bol de soupe aux fayots, bien épaisse, bien marron, que
personnellement je trouvais délicieuse. Bien sûr, dés qu’elle fut au courant, ma grand mère m’interdit de telles fréquentations .
Ces prisonniers fabriquaient des jouets en bois : un petit Mickey articulé qui descendait sur un plan incliné, en dodelinant. Ils vendaient ça peu cher, et, à Noël, tous les petits Eloysiens eurent droit au même cadeau ! Le père Noël lui même « collaborait-il » ?

Les Américains
On en vit quelques-uns, à la fin bien sûr. D’abord à CLERMONT et ma sœur se souvient encore d’un bel officier en uniforme bleu ...
Nous connûmes notre premier chewing-gum que nous partageâmes religieusement, cela nous changeait de la gonacrine.
Les bananes réapparurent ; un soir en rentrant de l’école, j’ai dit, parait-il : « ça sent la banane ! » alors que je n’en avais pas mangé depuis l’âge d’un an. « Cet arria ! quelle mémoire il a » dit ma mère.
Il y eut aussi distribution de cigarettes, mais nous n’étions pas encore amateurs à l’époque ... Mon père non-fumeur avant la guerre s’y mit pendant, parce que paradoxalement, alors que les vrais fumeurs en manquaient, il avait beaucoup de tabac : le cousin Charles DEBORD camionneur à la S.E.I.T.A. passait une fois par semaine avec son semi remorque et mangeait à la maison ; alors, fréquemment quelques cartouches de BALTa « tombaient » du camion !

Les souvenirs de JEANNE :
Deux drames ont marqué mon enfance, parce qu’ils nous touchaient de près.
D’abord, l’assassinat d’Henri JEUX sur la place de Montaigut. Je le connaissais bien. Le dimanche avec les LEVADOU et MICHEL nous allions quelquefois dans la ferme de Madame JEUX, mère, aux environs de MONTAIGUT. Là nous déjeunions ensemble des produits de la ferme et nous rencontrions les résistants des environs.
Et l’arrestation de la famille VIRLOGEUX, Claude était la nièce de la tante UNaU, belle sœur de ma grand-mère maternelle. C’était une femme brillante, elle avait fait Normal-Sup (SEVRES) et son mari Pierre VIRLOGEUX, ingénieur chimiste, était un important industriel de RIOM, PUY de DOME. Tous les deux étaient de grands résistants. Ils furent arrêtés par la Gestapo et emprisonnés. Pierre VIRLOGEUX par peur sans doute de trahir les siens, sous la torture, préféra se donner la mort, dans sa cellule. Mes parents disaient qu’il s’était ouvert les veines avec ses verres de lunettes. Pour moi, c’était ça l’héroïsme. Claude, elle fut déportée et mourut en déportation. Leur fils aîné Jean 15 ou 16 ans lors de leur arrestation fut également déporté, mais survécut. En 1947, pensionnaire au collège de RIOM qui porte aujourd’hui le nom de Claude VIRLOGEUX, j’allais souvent passer le dimanche chez les grands parents VIRLOGEUX. Je garde en particulier un souvenir ému du grand père qui vivait son malheur avec une très grande dignité. Chez eux, j’ai rencontré Jean au retour de sa déportation ; il m’impressionnait beaucoup. Marc le plus jeune était lui aussi très marqué par ce drame épouvantable. L’insouciance de la jeunesse, eux, ils n’avaient pas connu.

Michèle LAVEDRINE nous à fait l’insigne honneur de nous faire parvenir le Témoignage de Jean VIRLOGEUX qui constituera un chapitre de cette plaquette !


Lire la suite J’avais 16 ans à Riom es Montagne par Jean GAUTHIER

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