Souvenirs 39-45 vers Annecy

par René HUGONNIER
vendredi 24 juillet 2015
par  webmestre1
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Ce que je peux raconter est à l’image de ce que fut la vie quotidienne en cette période où se mêlaient l’inattendu, le comique, l’anodin et le tragique.

C’est vrai que cinq années, c’est peu, mais ce fut une histoire tellement chargée où se télescopaient des événements du bout du monde et de la cité voisine, la destruction massive de villes anglaises ou allemandes et la fusillade de quelques voisins ou inconnus sur la place de la mairie. Des périodes intenses après de longs mois d’attente....

Du début de la guerre de l’automne 39 au printemps 40, il n’y a pas grand chose à dire. Une longue attente inquiète, car on ne sait pas ce qui va se passer. On redoute surtout le bombardement sur les grandes villes.

A LYON, dès le mois d’Avril, les personnes non actives et les personnes âgées sont éloignées de la ville pour être logées provisoirement dans de petites agglomérations à quelques dizaines de kilomètres du centre. Ceci ne durera pas longtemps étant donnée la rapidité des événements qui suivirent.
Donc, l’attente, l’incertitude, mais derrière tout cela une certaine confiance : nous avions la ligne Maginot qui était imprenable, l’armée française qui était la meilleure Mais les premiers événements devaient fissurer tout cela : l’invasion de la Pologne, de la Norvège.

Et puis le 10 Mai !..

Le 10 Mai, après coup, m’a terriblement marqué. Je l’ai ressenti comme si, en quelques heures, notre monde occidental tel que nous l’avions connu, vécu, a commencé à s’effondrer, non pas d’un coup, mais comme une fissure, qui n’en finit pas en s’élargissant, de détruire progressivement l’édifice.

Qu’est ce que ce fut pour toi ?

Ce matin là, à l’aube, de sourdes explosions. L’aviation allemande bombardait l’aéroport de BRON à la périphérie de LYON. Les sirènes et la DCA se sont réveillées après coup, lorsque les escadrilles prenaient déjà le chemin du retour. La guerre qui somnolait depuis le début des hostilités en septembre 39, cette guerre venait de commencer.
La plupart des aérodromes militaires furent bombardés ce même jour à la même heure. Les dégâts ne furent pas énormes, mais c’était clair : la guerre était là, les Allemands attaquaient.
Tout alla très vite dès lors. Nos défenses s’écroulèrent dans le flot des mensonges et des illusions. La plus puissante armée du monde s’effondrait dans le désordre, et le peuple de FRANCE se mit à fuir en colonnes misérables le long des routes. Nous avions espéré l’arrêt sur la MARNE comme en 14, puis sur la LOIRE. Mais quand les avant-gardes allemandes furent signalées au sud de DIJON, nous avons compris que tout était fini.

Qu’est ce que tu as fait alors ?

J’avais 19 ans, je n’étais pas encore mobilisé. Début juin, une semaine avant l’arrivée des troupes allemandes à LYON, des affiches placardées à la hâte appelaient les jeunes de ma classe à rejoindre la caserne la plus proche. Je me suis donc présenté à la caserne à LYON, où fort heureusement, après quelques heures, un colonel intelligent nous informa qu’il n’avait pas les moyens de nous encadrer et aucun équipement à nous fournir. Il nous renvoyait donc« dans nos foyers. »
Ceci ne fut pas le cas des gars de la classe précédente, incorporés de la même façon quelques heures plus tôt et qui malheureusement parqués dans les casernes, furent encerclés par les Allemands à leur arrivée et emmenés plus tard comme prisonniers de guerre. Les pauvres n’avaient jamais porté un fusil !

Tu as fait quoi à ce moment là ?

Lorsqu’il est apparu évident que les Allemands allaient arriver, dans une confusion générale, quelques jeunes de mon âge eurent l’idée de partir vers ce qui pouvait être la voie possible de la liberté ; c’était BORDEAUX où l’on avait appris qu’il y avait des bateaux qui embarquaient sinon pour l’ANGLETERRE du moins pour le MAROC.
Je suis donc parti avec 2 copains, équipés chacun d’un sac à dos et d’un masque à gaz ; (on avait la hantise de l’attaque par les gaz,) . Nous avons fait ainsi quelques 130 ou 150 kilomètres en trouvant un accueil très sympathique dans les fermes et maisons où on s’arrêtait ; pour finir par rencontrer les Allemands quelque part dans le Massif Central et passer 3 journées cachés dans la cave d’un brave charcutier, qui avait trois filles et d’excellents saucissons....

Es-tu rentré à LYON ?

Oui, les nouvelles semblaient rassurantes : L’armistice était signé. Le gouvernement invitait les populations à regagner leur domicile. J’ai deux images de ce retour à LYON.
Après le désordre de la déroute des soldats et des civils, c’est une ville calme que nous retrouvons. Ce qui frappe c’est l’ordre et la discipline de l’armée allemande et sa correction. Dans notre mémoire collective, alimentée par la propagande des premiers mois de guerre, nous avions redouté l’arrivée des soudards germaniques de 1914 qui violent les femmes et égorgent les enfants ...
Le spectacle qui nous est offert est tout à fait différent et manifestement l’armée a des consignes très strictes pour donner d’elle la meilleure image. La comparaison avec les dernières photos de presse de troupes françaises en débandade est terriblement cruelle.
La seconde image est celle que j’ai décrite dans la première partie :des centaines de prisonniers se rendant docilement à la gare de PERRACHE, sous la garde de quelques soldats allemands, pour être embarqués pour l’ALLEMAGNE. Ils croyaient la guerre finie et leur retour prochain. Ils ne reviendront que quatre ans après .... et paieront cher leur inconscience et leur passivité.

Comment s’est passé la suite ?

La période de la débâcle fut affreuse pour tous. Elle ne dura qu’un mois, mais fut un terrible bouleversement de toute la vie du pays.
Ce fut ensuite comme une immense détente. La guerre était finie, pensait on avec une sorte de soulagement. PETAIN nous avait sauvé d’un plus grand malheur.
La pauvre défense britannique n’allait pas durer longtemps et avec le retour des prisonniers, la vie allait reprendre (comme avant, pouvaient espérer certains). On devrait accepter quelques sacrifices, s’entendre avec les Allemands....
C’était une sorte de grande pause, alors qu’on avait redouté le pire. Comme un état de grâce ... PETAIN, le vainqueur de la MARNE, nous avait sauvés une seconde fois. Nous n’avions pas eu beaucoup de victimes dans cette guerre éclair. On allait bientôt signer la paix.

Combien de temps a duré cet état de grâce ?

Quelque six mois, sans doute, jusqu’à un premier hiver qui s’avéra très rigoureux. Les Anglais tenaient toujours, les prisonniers ne rentraient pas. Le ravitaillement devenait difficile. Nous souffrions de la guerre, sans y participer et elle durait, peut-être allait elle durer longtemps ?
De grandes ombres se profilaient : la RUSSIE, les ETATS UNIS. Un étonnant général s’agitait à LONDRES et annonçait que ce n’était qu’une bataille perdue.

Que faisais tu ?

Comme tout le monde, j’avais repris mon travail, dans la construction électrique. L’inertie du monde économique faisait que les choses continuaient sur leur lancée. Le seul changement du quotidien était l’apparition des tickets qui devenaient nécessaires pour acheter des rations de pain, de matières grasses, de viande, rations qui allaient progressivement diminuer.
J’ai connu deux grandes périodes qui m’ont fait sortir de la vie quotidienne, me mettant en dehors en quelque sorte des difficultés et des problèmes qu’allaient affronter la population.

Raconte ?

Première période, les Chantiers de Jeunesse, Nés d’une initiative heureuse du gouvernement. Des milliers de jeunes avaient fui le Nord, et l’Est et il n’était pas question pour eux de rentrer chez eux, sinon pour se faire enrôler dans l’armée allemande.
Il fallait les occuper, ainsi que les classes d’âge de 19 à 21 ans qui auraient du faire leur service militaire. Dans la zone sud de la FRANCE, coupée en deux, s’installèrent donc, le plus souvent dans les régions pré-montagneuses et alpestres, des unités de jeunes dans un style mi-scout, mi-militaire, milieux d’où venait l’encadrement : Groupement de 10 Unités de 100 jeunes en général, en uniforme type chasseur alpin, sorte d’armée sans arme, mais qui de façon évidente n’aspirait qu’à se préparer à de futurs combats. Un entraînement physique assez intense, des activités utiles à la communauté, coupe de bois (pour les boulangeries), fabrication de charbon de bois, construction de routes ; style assez viril, défilés, chants, salut aux couleurs.
J’ai donc fait là mon service légal, 9 mois, inscrit sur mon livret militaire ... Transformé après un court peloton de quelques semaines en chef d’équipe, équivalent approximatif d’un sergent, chargé de 20 hommes. J’ai dirigé, aux risques d’une compétence discutable, une équipe de bucheronnage sur les pentes de CHAMROUSSE, à 1500 mètres d’altitude, puis participé à la construction de la première route qui allait devenir ce qui est aujourd’hui une de nos belles stations de ski, proche de Grenoble, et qui manifestement nous doit quelque chose ! ...
C’était la vraie montagne, nous avions 20 ans. Des animateurs venaient parfois organiser des veillées, et nous parler de la FRANCE plus belle que nous allions reconstruire et débarrasser de la politique et des puissances d’argent. Nous y croyions, et il y avait des étoiles dans le ciel. ..

Et après ?

Après, ce fut un changement drastique. Quelques mois après les Chantiers un écroulement physique en montagne m’amena à un diagnostic sans appel, j’étais tuberculeux.
y avait-il un lien de cause à effet avec les Chantiers de jeunesse ?
Certainement. Il Yavait bien eu un cas de tuberculose dans ma famille. Mais plus encore, nous avions passé deux hivers très rudes à LYON, du point de vue alimentaire. L’hiver suivant en montagne fut particulièrement froid et enneigé.
Je chaussais du 46 ; au moment de mon incorporation en septembre, on m’avait donné une bonne paire de brodequins, qui étaient bien à mon pied, mais lorsque vers fin décembre les brodequins furent usés, on chercha en vain : il n’y avait plus de souliers à ma taille ! Et alors que nous avions plus de deux mètres de neige et qu’on nous livrait le vin gelé dans des sacs, on m’a rendu mes souliers civils !. ..
J’ai passé la fin de l’hiver en souliers bas des semelles en carton et j’ai donc terminé à l’hôpital militaire de la TRONCHE en accumulant bronchite sur bronchite et c’est quelques mois après que je suis entré en sana. Donc ma tuberculose est due sans doute en grande partie à mes grands pieds et à travers cela aux Chantiers de Jeunesse ! ...

Comment as-tu vécu cela ? (...)

Comment as-tu vécu cela ?

Ce serait trop long à aborder ici. Une plongée en désespoir pendant quelques semaines. Puis une étape extraordinaire de ma vie. Le silence, la solitude, la montagne, une liberté d’esprit étonnante. J’étais dans un sana de jeunes de 15 à 30 ans, à HAUTEVI LLE.

C’était quand ?

En 1942 -1943.

Et comment es-tu revenu à la vie normale ?

Le plus brutalement du monde et ce fut sans doute excellent. En septembre 43, j’arrivais à la fin de mon séjour en sana. J’étais en principe" guéri ’ : c’est-à-dire stabilisé et j’allais rentrer chez mes parents à LYON.
J’ai pris le train vers 8 h 30 près d’AMBERIEU et j’arrivais à LYON vers 11 heures. Pour moi, c’était la redécouverte de la ville, de la vie, de la liberté. Cela faisait quelques 13 mois que j’avais quitté tout cela, enfermé dans un étrange univers. J’embrasse ma mère et je n’ai qu’une idée : traverser le pont de la GUILLOTTIÈRE, aller place BELLECOUR, rue de la REPUBLIQUE au cœur de LYON. C’est ce que je fais.
Vers midi, j’entre dans le hall du journal local, le Progrès, rue de la REPUBLIQUE. C’est plein de gens, d’hommes, de femmes, je redécouvre la vie. Et, à ce moment là, coups de sifflets de tous côtés et je vois arriver des hommes en uniforme. Nous sommes coincés dans le hall, dans un cul-de-sac.
Tous les hommes jusqu’à 30 ans sont immédiatement arrêtés et embarqués dans des camions. Un quart d’heure plus tard, terrorisé, je me retrouve au fond d’un camion ne sachant pas ce qui m’arrive, désespéré. Je sors de sana et je me retrouve dans un camion militaire.
Ma situation est claire, je suis de la classe 41, c’est-à-dire que je devrais être au S.T.O.( Service du Travail Obligatoire) en ALLEMAGNE depuis un an.
On nous débarque à l’Hôtel de Ville, place des TERREAUX, et nous descendons dans les sous-sols. Je suis tellement angoissé que je me suis réfugié au fond du camion, je sors le dernier et prend la file au fond du couloir. Je ne sais pas ce qui m’attend.
Un par un, on passe à l’interrogatoire. Nous ignorons ce que deviennent ceux qui entrent, car ils ne sortent pas de ce côté là. Vers 13 heures, j’entre enfin, le dernier, dans le bureau où se trouvent deux policiers en civil. « Tes papiers ». Je donne mes papiers. Et alors immédiatement
ils commencent :
« Qu’est ce que tu fous là, pourquoi n’es-tu pas en Allemagne ? »
A ce moment là, l’autre policier dit« Moi je commence à la sauter, je vais chercher les sandwichs ». Et il sort.
Je reste en face d’un seul policier. Je lui raconte que je sors de sana ; il éclate de rire et me dit
« Tu penses vraiment que je vais croire cette histoire ? Chacun de ceux qui t’ont précédé m’en ont raconté une, parfois meilleure et nous venons d’en envoyer 39 en Allemagne ». Un long silence, il relève ma carte d’identité sur un registre, puis me rend mes papiers et me dit, un ton
plus bas, « Je te donne ta chance, et un bon conseil, ne reste pas à LYON. Si tu es arrêté de nouveau, maintenant que tu es fiché, ce sera le départ immédiat en Allemagne ».
Je me retrouve dans la rue, presque aussi abasourdi qu’en rentrant là, il Ya plus d’une heure. Je ne comprends pas très bien ce qui m’arrive. Plus tard, je réalisais que j’avais bénéficié de ce double jeu épisodique de ces fonctionnaires et cela rappelle l’histoire PAPON à très petite échelle. Il venait d’envoyer 39 gars en Allemagne et il venait de faire sa « Bonne Action » de la journée.
Je suis retourné embrasser ma mère ; mon père était déjà reparti. J’ai suivi sans tarder les conseils de ce policier qui me voulait du bien, c’est-à-dire que je repartis à la gare de PERRACHE d’où j’étais arrivé quelques heures plus tôt. J’ai pris le train pour CHAMBERY. La SAVOIE, c’était le maquis, cela représentait la seule solution possible pour les jeunes de mon âge afin d’échapper au S.1.O ..

Qu’est ce que tu y as fait ?

En arrivant dans cette ville inconnue, avec un imperméable, un peu d’argent en poche et mes papiers, j’ai d’abord cherché une chambre que j’ai trouvée en quelques heures, c’était relativement facile à l’époque. Puis, j’ai cherché du travail. Dieu merci, c’était également plus facile que maintenant. J’avais fait un excellent apprentissage avec des diplômes d’ajusteur, de dessinateur, un certificat d’outilleur. En tout cela j’avais été formé par un Suisse CARRARD qui avait créé une nouvelle méthodologie de formation professionnelle qui a révolutionné l’apprentissage à cette époque.
C’était, professionnellement, un excellent bagage. J’ai parcouru CHAMBERY, que je ne connaissais pas, jusqu’à ce que je trouve un centre de formation professionnelle, des Compagnons de France, une organisation assez proche des Chantiers de Jeunesse.
Je m’y suis présenté, j’ai fourni mes titres, et immédiatement, j’étais engagé comme moniteur.
En fait, dès l’automne 43, ces centres étaient dirigés dans la région RHONE ALPES par le colonel de GALBERT qui, sous sa fonction officielle, était un patron de la Résistance.
L’encadrement des centres était composé à 50 % d’anciens cadres de l’armée. Ces centres de formation professionnelle remplissaient un rôle social utile et représentaient aussi une « couverture » pour camoufler un certain nombre d’anciens militaires et de résistants.

Les maquis, c’était quoi ?

Des groupes autonomes le plus souvent, disséminés dans un environnement propice. Ils relevaient de deux organisations : l’Armée Secrète, d’origine militaire, les F.T.P., (Francs-Tireurs et Partisans), qui comptaient pour une bonne part d’anciens des cellules du Parti Communiste et des réfugiés Espagnols.
Dans la région, deux gros points de fixation de la résistance ont été’le plateau des GLIERES et le plateau du VERCORS, qui avaient l’avantage d’être des forteresses naturelles et qui pouvaient permettre des parachutages relativement faciles à l’aviation anglaise.
Le maquis du VERCORS était encadré par des soldats et organisé de façon militaire. Ils ont reçu des armes, alors que ceux des GLIERES étaient mal structurés et mal armés. Le relief naturel de la montagne pouvait permettre d’espérer pouvoir tenir contre les assauts, ce qui a été le cas d’ailleurs à plusieurs reprises.
Les Allemands échouèrent plusieurs fois en tentant d’arriver par la route. Finalement, ils employèrent les grands moyens arrivant en planeurs et parachutes. Dans les deux cas, ces maquis ont été anéantis, dans des conditions particulièrement pénibles : mauvaise interprétation des messages reçus, instructions mal comprises et jusqu’au dernier moment, ils ont cru recevoir des renforts et des armes. Ces deux expériences, dont on commémore aujourd’hui l’héroïsme, ont été, à l’époque, des coups terribles pour la Résistance.
En dehors de ces grosses unités structurées, la Résistance était surtout composée de multiples groupes s’ignorant les uns les autres en zone rurale ou en ville, sabotant des usines, faisant sauter les voies ferrées et paralysant le trafic ferroviaire, conduisant des actions de commando contre des centres allemands, assurant une grosse activité de renseignements transmis par radio
Dans une ville comme CHAMBERY, la résistance était faite de péripéties diverses parfois tragiques et toujours imprévues, où chaque jour, il fallait s’attendre à tout.
Une de nos activités était d’alimenter la région en fausses cartes d’identité. Le service d’état civil de la préfecture, dirigé par une femme remarquable, y excellait. Par délation, sans doute, les Allemands connurent la filière, d’où une série d’arrestations et cette femme fut fusillée. André L., notre chef de réseau, avait un poste bidon à la préfecture et il fut arrêté en y arrivant. Immédiatement conduit et enfermé dans les caves d’un immeuble tristement célèbre, rue SALTEUR, où officiait la Gestapo.
Il avait plusieurs cartes d’identité dans sa poche, toutes neuves, mais les Allemands distraits ou débordés ne le fouillèrent pas à l’arrivée. Arrêté à 9 heures, il ne fut interrogé qu’en fin d’après midi.
Tout seul dans son réduit, il se mit à fumer la pipe, à découper finement ses cartes et à bourrer les morceaux dans sa pipe. Si bien que lorsqu’on le sortit de là, on ne trouva rien sur lui. Il réussit à convaincre ses interlocuteurs qu’il ignorait tout de ce trafic, se décrivit en bon père de famille (il est vrai qu’il avait cinq enfants) et en fin de journée, il était relâché à la surprise et au soulagement tous

Et la délation, qu’est ce que tu peux en dire ?

Pas grand-chose, car c’était évidemment un monde silencieux que nous découvrîmes en grande partie à la libération. Il y avait des milieux connus dont on se méfiait, des groupes d’anciens combattants qui par fidélité à PETAIN et à ses promesses, avaient suivis l’évolution de la Révolution Nationale. Pour eux, les résistants étaient des« terroristes » alliés aux communistes, repaires de voyous et de bons à rien.
La milice était redoutable, souvent plus agressive et dangereuse que les allemands et, implantée localement, elle pouvait faire parler les gens. Il y avait aussi des imbéciles qui voulaient se rendre importants, des envieux, des vengeances personnelles aussi ...
Je n’étais pas intégré dans la vie chambérienne et je n’ai en fait rien connu de tout cela. Dans les petites villes, les villages il y eut parfois des histoires terribles : l’histoire des enfants d’IZIEU, bien connue aujourd’hui en est l’une d’entre elles.
IZIEU est un village à quelques kilomètres de BELLEY, ville natale de MAGUY. Il y avait là des enfants juifs dont les parents avaient été déportés et qu’une femme avait rassemblés et amenés dans ce petit coin de FRANCE, ignoré des allemands qui n’y avaient jamais mis les pieds et où ils semblaient être tout à fait à l’abri. Ce sont des voisins qui les ont dénoncés très peu de temps avant la libération. Les allemands sont arrivés un matin, les ont embarqués, aucun n’en est revenu. On se demande comment la population d’un village peut continuer à vivre après de pareilles affaires.
On avait parfois de grandes alertes, le plus souvent injustifiées. Le Centre de l’Armée Secrète était au cœur de CHAMBERY, au siège de la C.F.T.C., dans un bâtiment à « traboules » permettant facilement de rentrer par une rue et de sortir par une autre. Nous assurions là, des permanences ; des informations y arrivaient, des instructions en repartaient, etc.
Un beau jour, très peu de temps après le débarquement de NORMANDIE, une jeune femme entra dans les bureaux, quelque 20, 22 ans, toute printanière dans son corsage coloré et demanda à parler, en l’appelant par son nom de guerre à Lucien ROSE qui allait être désigné incessamment comme Commissaire de la République, représentant le général de GAULLE dans le département de SAVOIE.
Nous lui demandâmes pour quoi, et elle nous dit : "je suis la secrétaire du général de
GALBERT« . Nous savions que celui-ci, sous un autre nom évidemment, était le responsable de la résistance armée dans la région. Lucien était là et il la fit entrer dans son bureau. Il en ressortit quelques minutes après, bouleversé. Il nous raconta cette histoire invraisemblable : Le débarquement allié changeait la nature de l’action de la Résistance. Le moment était venu de » lever" l’armée secrète, jusque là clandestine et disséminée en de multiples lieux.
Pour se faire de GALBERT avait établi des instructions qu’il adressait à tous les responsables de l’armée secrète de SAVOIE. Les trains ne fonctionnaient pratiquement plus depuis LYON et les routes étaient étroitement contrôlées. Aussi, avait-il confié à sa secrétaire ses instructions pour les porter aux destinataires et provoquer les rassemblements prévus le plus rapidement possible.
La secrétaire était partie tôt de LYON, ce matin-là, à bicyclette pour ce trajet d’une centaine de kilomètres en utilisant des petites routes. Elle s’était munie, pour ne pas attirer l’attention, d’un petit sac sur son porte-bagages, de légers vêtements et les précieux papiers dissimulés au fond.
Tout se passa très bien et jusqu’à ce qu’elle arriva au lac de d’AIGUEBELETTE petit lac agréable, derrière la colline de L’EPINE. Il faisait chaud, le lac était désert, il n’y avait pas de touristes à l’époque et l’eau était très tentante. Elle décida de souffler un peu et après avoir bien examiné le paysage autour d’elle, se dévêtit pour prendre un bain rapide.
Elle reprit pied sur la berge, revient vers la bicyclette, et constata alors, avec horreur, que le petit sac n’était plus sur le porte bagage. Affolée, elle regarda autour d’elle : personne ! ... Elle resta un long moment atterrée, et décida qu’il n’y avait qu’une solution, aller au bout de son périple.
Elle était là maintenant, les yeux rougis de larmes, ne disant rien, alors que les chefs réfléchissaient à voix haute.
Ou bien elle était une indicatrice et avait livré ses listes à la police française ou allemande, ou bien un paysan voisin ou un vagabond qui avait vu la baigneuse avait la liste entre ses mains. Qu’allait-il en faire ? L’avait-il déjà déposée dans une gendarmerie ? De toute façon, il fallait agir d’urgence et prévenir les destinataires, du moins ceux qui nous étaient connus. Un court message fut élaboré, les informant d’un danger imminent et leur demandant de quitter leurs domiciles connus dans les plus brefs délais.
Dans les liaisons habituelles, on pouvait espérer toucher la plus part dans la demi-journée.
Les présents se dispersèrent, il ne resta plus que Lucien et la jeune femme. Devant elle, il nous dit : « elle ne doit voir personne et ne pas sortir d’ici. Si elle tente de s’enfuir, vous la descendez. » Et il sortit.
C’est une des plus étranges scènes que j’ai vécu. Nous n’osions lui adresser la parole, comme intimidés, et elle n’essaya pas de nous parler. Jusqu’au soir où deux camarades vinrent la chercher pour l’emmener dans une ferme voisine.
Plus tard, Lucien nous apprit qu’après avoir réussi à toucher de GALBERT par un messager, il l’avait fait relâcher. Les journées se suivirent et il ne se passa rien. On ne sut jamais ce qu’il était advenu de ces listes. Ainsi, le pire n’est pas toujours assuré, mais cette brave fille, innocente et courageuse, a du passer là un des pires moments de son existence.

En somme, il fallait s’attendre à tout ?

Oui, le hasard, la chance ou la malchance, la providence, tout cela jouait au fil des jours. Des petits incidents provoquant parfois des conséquences tout à fait imprévues.
Je fréquentais MAGUY depuis quelques temps, Comme nous pensions nous fiancer durant l’été, je décidais d’aller à LYON pour la présenter à mes parents, que d’ailleurs je n’avais pas revus depuis longtemps.
Un tel voyage était toujours aléatoire, car on risquait de se faire arrêter même avec des papiers, des laissez-passer, et les choses pouvaient toujours mal tourner. Cependant, nous décidâmes de tenter l’aventure et comme le ravitaillement était toujours difficile à LYON, je pensais leur porter quelques victuailles et notamment des œufs. Je savais pouvoir en trouver chez des paysans à quelques kilomètres de CHAMBERY.
J’étais encore au Centre d’Apprentissage, installé dans des baraques en bois, à la sortie de la ville, et nous avions là quelque 80 adolescents avec un encadrement d’une quinzaine d’adultes.
A ce moment-là, j’étais chef adjoint du centre, (les promotions étaient rapides et mon prédécesseur avait eu un grave accident de moto en assurant une liaison en TARENTAISE.).
Je suis donc parti un matin, vers 10 heures, à vélo chercher des œufs dans les collines et je les mis dans une sacoche et redescendis par une route assez rapide. Il y avait du gravier et dans un virage, je me suis cassé la figure, mes œufs écrasés et mes genoux en sang. Il n’y avait plus rien à faire pour les œufs, il fallait s’occuper de mes genoux. J’ai pensé que mes meurtrissures, pleines de sang et de terre méritaient quelques soins et je suis passé à l’hôpital pour me faire faire une piqûre antitétanique. Tout cela a pris du temps, et je suis revenu au Centre d’Apprentissage au milieu de l’après-midi. En y arrivant, j’ai tout de suite senti qu’il y avait quelque chose de bizarre.
Tout semblait étrangement calme et désert. Je suis rentré dans un café proche où le patron m’a dit : « ne reste pas là, change-toi et disparais pour le moment. »11 Yavait eu une rafle pendant que j’allais chercher ces œufs pour mes parents, œufs qu’ils n’ont jamais mangés !. .. La police était venue faire une rafle et avait embarqué tous les adultes.

Tu as eu du « pot » !

Oui, mais çà ne s’est pas trop mal terminé pour mes camarades.
On pouvait avoir des problèmes avec les polices françaises ou allemandes ou la milice. Avec la police française, on pouvait parfois s’arranger. On pouvait« rouler » les Allemands s’il n’y avait pas des preuves évidentes de délit. C’était plus difficile avec la Gestapo et pratiquement impossible avec la Milice que nous redoutions le plus. En l’occurrence, l’adjoint du préfet, qui était de nos amis, réussit à arranger les choses, et après quelques jours, les camarades furent relâchés.

Comment aviez-vous des armes ?

Difficilement. Des stocks avaient été constitués par l’armée au moment de l’armistice et servaient notamment pour les unités regroupées dans des lieux tels que les GLIERES, le VERCORS. Les parachutages étaient rares et parfois compromis par l’intervention des Allemands.
En juin 44, pour équiper l’armée secrète un énorme parachutage fut préparé et particulièrement réussi sur le large plateau du col des SAISIES près d’ALBERTVILLE. Il permit de ravitailler en armes légères, un grand nombre de groupes et d’unités. Pour notre part, nous connûmes deux péripéties. Les armes furent descendues dans la vallée, et nous eûmes à aller les chercher pour notre groupe près d’ALBERTVILLE. André L, notre chef, et René L, partirent donc en camionnette un beau matin. C’était un véhicule bâché à gazogène immatriculé comme véhicule officiel de la préfecture avec toutes les étiquettes et attestations nécessaires.
Le retour fut épique. Les deux amis parvinrent jusqu’au carrefour du pont de MONTMELIAN à
une dizaine de kilomètres de CHAMBERY et durent s’arrêter à un barrage de gendarmerie. Les allemands contrôlèrent les papiers et comme ils ajoutaient généralement foi à tout ce qui était officiel, ils firent signe de reprendre la route sans problème.
Hélas, le gazogène en avait décidé autrement. Après quelques toussotements, il fut évident que le démarreur n’y pouvait rien. Il restait une seule solution, pousser le véhicule au démarrage. Il n’y avait pas d’autre bras que ceux des soldats allemands, mais fort heureusement, ils se proposèrent de bon cœur et ils poussèrent le véhicule jusqu’à ce que le moteur se mit à ronfler à nouveau. Un grand salut et la voiture repartit.
Dedans, sous quelques couvertures étalées, il y avait de quoi armer une cinquantaine d’hommes et de la belle toile de parachute très appréciée par chacun. Il aurait suffi d’un coup d’œil d’un de ces soldats pour que nos deux amis finissent leur voyage par un pénible interrogatoire et une exécution sommaire dans les 48 heures.
Ces armes dangereusement transportées ne nous furent d’ailleurs pas d’un grand usage. Elles nous permirent quelques démonstrations et entraînements et en attendant d’être distribuées individuellement, furent stockées dans une grange d’un paysan de MYANS, à quelques kilomètres de CHAMBERY, gardées à tour de rôle par deux d’entre nous. Un matin, nous eûmes la désagréable surprise de trouver les deux gars ligotés et les armes envolées. Un commando
F.T.P. les avait surpris pendant la nuit et avait fait main basse sur les armes.

C’était la guerre avec les F.T.P. ?

Pas tout à fait, mais cela pouvait le devenir à tout moment. Les deux organisations coexistaient en s’ignorant, se jouant parfois des tours comme l’incident que je viens de rapporter. En SAVOIE, l’A.S.,( armée secrète) s’était constituée assez facilement, l’encadrement des bataillons de Chasseurs Alpins, ayant permis progressivement de structurer les Maquis.
Nous étions en position dominante par rapport aux FTP. Dans d’autres régions c’était l’inverse. Nos buts n’étaient évidemment pas les mêmes. Au delà de la libération de la FRANCE, l’objectif premier et commun étant de chasser les occupants, c’était ensuite que tout divergeait. Pour les F.T.P. il s’agissait de prendre le pouvoir et d’installer une de ces démocraties de type soviétiques telles que celle qui vit le jour ultérieurement en EUROPE CENTRALE.
Une période très critique, fut celle qui suivit immédiatement la libération où les F.T.P. et l’armée secrète se trouvèrent face à face, prêts à tirer les uns sur les autres. Par une chance extraordinaire, une grâce du ciel, cela ne s’est passé nulle part. Il aurait suffi d’un incident, même localisé pour que l’affrontement se déclenche tel une traînée de poudre.
On doit sans doute cette guerre civile évitée à l’habileté de général de GAULLE qui sut enrôler les communistes dès le départ dans les instances officielles de l’Etat.
Un incident très significatif se produisit à CHAMBERY au moment même où les allemands durent abandonner la ville et se replier vers la montagne. Ne pouvant plus se déplacer vers le NORD, il leur fallait essayer de gagner l’ITALIE par les cols de MAURIENNE et de TARENTAISE.
C’était dès lors l’objectif évident de la résistance armée de les harceler dans ces routes montagneuses et de leur causer les plus fortes pertes. Les Allemands quittèrent CHAMBERY pendant la nuit et dés le début de la matinée tous les hommes des groupes de Résistance et de la l’AS quittèrent CHAMBERY en utilisant tous les véhicules disponibles, à la poursuite des Allemands.
Et au moment même où nous quittions CHAMBERY, nous avons vu arriver au contraire des camions remplis de F.T.P. qui venaient envahir la ville, plus exactement s’installer dans la préfecture, les mairies, les services publics partout où étaient les lieux du pouvoir de l’administration et très vite, suivant un plan fort détaillé, ils affichaient des feuilles de nomination de nouveaux fonctionnaires tirés de leur rang. Nous avons su après la très forte tension qui exista pendant quelques heures entre Lucien ROSE, Commissaire de la République qui représentait désormais le pouvoir officiel, mais qui n’avait pas encore les moyens de le faire respecter, et ces nouveaux arrivants.

Tu as connu des bombardements ?

Ils ont été pratiquement inconnus en zone Sud jusqu’à fin 43. Ils étaient surtout ciblés sur des centres ferroviaires et industriels, les ports militaires. Ils n’étaient évidemment pas destinés aux populations civiles, qu’ils frappaient cependant parfois cruellement..
En février 44 j’étais, dans le cadre de mon activité professionnelle, à CLERMONT-FERRAND pour un stage psychopédagogique. L’Université de STRASBOURG s’était repliée dans cette région, qu’elle avait enrichie d’un corps professoral très apprécié. Les cours avaient lieu dans un Centre de Formation, au sein de l’usine MICHELIN. Nous étions logés dans des constructions
légères à l’intérieur de l’usine, en bordure d’un cimetière que nous ne découvrîmes que plus tard ...
Presque chaque nuit nous étions réveillés par les sirènes et le ronronnement des bombardiers alliés qui traçaient leur route vers leurs cibles italiennes : TURIN, MILAN, GENES ...
Parfois la DCA allemande venait ajouter quelques notes à ce concert nocturne ; ou une deuxième alerte dite de « danger immédiat » annonçait que les avions déviant de leur itinéraire habituel, se rapprochant de la ville qu’ils allaient sans doute survoler.
Mais il ne se passait rien d’autre que ces perturbations bruyantes. Les Clermontois n’allaient pas aux abris et dormaient tranquilles. La rumeur disait que la ville, malgré sa grosse usine de pneumatiques, ne serait jamais bombardée, un des fils MICHELIN étant dans la R.A.F....
Donc une certaine nuit vers 23 heurs le scénario habituel se déclencha : sirènes, ronronnement, « danger immédiat ». Comme à l’habitude... mais le ronronnement devint insistant ; puis tout proche et soudain le ciel sembla s’embraser.
Nous nous précipitâmes aux fenêtres : dans le vrombissement d’avions à basse altitude de multiples fusées éclairantes tombaient du ciel, suspendues à des parachutes. A peine prenions nous conscience que c’était bien Michelin qui était visée que les premières bombes éclataient.
Eberlués, mal réveillés nous sautâmes par les fenêtres, en caleçon pour la plupart ! Dans les détonations qui semblaient courir sur nous il fallait fuir, sauter le mur d’enceinte, qui heureusement ne dépassait pas deux mètres. Nous aidant mutuellement nous passâmes de l’autre côté et c’est alors que nous découvrîmes le cimetière.
On n’aurait pas pu rêver meilleur abri que ces grosses pierres tombales. Je m’allongeais le long d’une d’entre elles, oubliant vite le froid, me recroquevillant un peu plus à chaque explosion. Je ne changeas pas de position durant tout le bombardement.. Il dura quarante minutes, remarquablement exécutés par ces avions anglais, à basse altitude, attaquant par balles traçantes et chapelets de bombes légères. Quarante minutes, une éternité !
Puis le crépitement cessa, le grondement des moteurs faiblit ; s’éloigna. Tout le ciel était embrasé, mais cette fois par les énormes incendies qui grondaient autour de nous avec des colonnes de fumée noire et une forte odeur de caoutchouc qui brûle.
Nous sortîmes de nos tombes...et nous retrouvâmes tous indemnes, quelque peu transis de froid, dans notre semi nudité. Quelques bombes attardées éclataient encore sporadiquement. Nous gagnâmes les premiers immeubles pour finir la nuit. Les gens nous fournirent des boissons chaudes et quelques vêtements. Au matin nous explorâmes les débris de notre habitation. Par chance l’incendie l’avait épargné. J’ai longtemps conservé ma montre fracassée à l’heure de l’écroulement. ..
Le bombardement avait été d’une précision remarquable. Il n’y avait que peu d’ouvriers de nuit et seules quelques bombes avaient touché les immeubles ouvriers qui jouxtaient l’usine en quelques endroits. Il y eu certes des morts et des blessés mais la population rendit hommage en quelque sorte aux Anglais, frémissant à l’idée de la catastrophe qu’aurait été un bombardement américain.
Le bombardement américain nous l’avons connu quelques semaines plus tard à CHAMBERY. Avant le débarquement du 6 Juin les alliés entreprirent en France des bombardements massifs sur des centres de communication afin d’interdire aux allemands le transfert rapide de leurs troupes. C’est ainsi que le 26 Mai furent sévèrement bombardés des objectifs ferroviaires, notamment dans la vallée du Rhône et la région lyonnaise.
CHAMBERY était un nœud de communications important qui commandait notamment la seule relation ferroviaire existante avec l’Italie. En une belle matinée de printemps l’aviation américaine exécuta sa mission. A quelque quatre mille mètres d’altitude pour éviter la D.C.A. trois vagues successives de bombardiers lâchèrent en quelques minutes trois« tapis » de bombes. Quel cruel euphémisme ! Ce fut terrible. Après des heures d’affolement et de confusion dans la fumée, les flammes et les décombres qui empêchaient toute circulation, on sût, le soir tombant, à peu près ce qu’il en était : tout le centre était en ruines, le tiers de la ville brûlait ,on comptait déjà une centaine de morts, d’innombrables blessés.
A la périphérie de la zone dévastée la gare, qui était l’objectif majeur, n’avait été que légèrement touchée. Les équipes de déblaiement travaillèrent d’arrache pied et deux jours plus tard les trains circulaient à nouveau vers l’Italie ! ...
Cette journée fut longue. Les jeunes du Centre d’Apprentissage avaient pu gagner leurs abris habituels. Je participais en équipe de Défense Passive aux opérations de secours et de déblaiement. J’avais perdu tout contact avec MAGUY et dans cet univers de ruines, de fumée et de poussière il était bien impossible de se retrouver.
Ce n’est que dans la soirée que nous pûmes nous rejoindre et que j’appris son odyssée. Elle travaillait au siège de l’Electro-Chimie, en plein centre, au 2° étage d’un bel immeuble de l’époque. Comme d’habitude elle n’avait pas répondu à l’appel des sirènes (qui saluaient quotidiennement le passage des avions vers l’Italie) et n’était pas descendue aux abris fort heureusement d’ailleurs
Elle n’eut pas le temps d’avoir peur. Dans le fracas des premières bombes l’immeuble s’écroula ... et elle se retrouva projetée dans la rue, étourdie, blanche de poussière, indemne. Et elle se joignit aux équipes de secours ....
Le lendemain on sut que les bombardements s’étaient déroulés dans les autres régions sur le même scénario avec la même approximation et leurs cortèges de ruines, de deuils, et de souffrances pour un résultat stratégique à peu près nul.
A 10 Kms au nord de Chambéry la même voie ferrée franchissait l’Isère, précisément pour gagner l’Italie. Quelques jours plus tard, à peu près à la même heure un avion britannique apparut dans le ciel, trop isolé pour déclencher une alerte, ignora une DCA trop tardive, piqua en rase motte sur le pont et y lâcha une unique bombe. Ce fut tout. Le pont détruit plus aucun train ne passa jusqu’à la fin de la guerre. Il n’y eut pas de victime, pas de dégâts alentour. C’était une autre façon de faire la guerre ...

Comment s’est passé la libération, il ya eu des femmes tondues ?

Je ne l’ai pas vécu ayant quitté CHAMBERY dès le départ des Allemands. La riposte aux faits de collaboration et de délations s’est faite très rapidement par des règlements de compte individuels et la création de Comités d’épuration dont les procédures furent au départ souvent sommaires. Il y eut bien sûr des femmes tondues qui s’étaient affichées de façon notoire avec l’occupant et d’autres cas plus pénibles de vengeance personnelle.
Des jugements hâtifs et des exécutions rapides parfois totalement injustifiés laissent encore des cicatrices. C’est ainsi que dans les environs d’ANNECY, on évoque difficilement et parfois encore à voix basse certains épisodes douloureux qui ont, bien sûr, fait des morts et marqué terriblement les survivants.
Il faut que je te raconte un intermède sur la libération de CHAMBERY qui illustre bien comment des jeunes de 20 ans faisaient la guerre, avec leur foi et leur inexpérience ...
Dés mon arrivée dans cette ville, j’avais cherché une chambre et par hasard, je l’avais trouvé dans une petite villa située en face du grand Séminaire, avenue du Maréchal PETAIN. Il faut préciser que le grand Séminaire était le siège de la Kommandantur et était animé d’un continuel mouvement de soldats allemands et de véhicules.
A mesure qu’approchait le moment où les Allemands allaient être obligés de décrocher et de quitter CHAMBERY pour se replier vers les cols de montagne, il fallait que l’on soit prévenu le plus tôt possible de leur départ pour déclencher les opérations qui devaient contrecarrer et en tout cas retarder leurs mouvements.
Tout naturellement, on pensa à moi pour cette mission puisqu’on ne pouvait être mieux placé qu’en habitant une chambre à quelques mètres de l’occupant. Ma fenêtre, dont je n’osais plus ouvrir les rideaux, donnait sur l’entrée où se trouvaient les sentinelles à quelques mètres de moi.
Il faut préciser que les Allemands étaient devenus très méfiants et qu’ils avaient demandé à tous les propriétaires des villas qui longeaient l’avenue, d’afficher sur la porte le nom des occupants avec leur date de naissance. Il est évident que si ces renseignements avaient figuré sur la porte d’entrée, j’aurai été arrêté dans les heures qui suivaient. Ma propriétaire le comprit sans peine et accepta de ne pas faire figurer mon nom. C’était le courage des gens simples qui ne faisait pas de résistance, mais qui lorsque l’occasion venait à eux, choisissaient. Elle savait certainement qu’elle risquait d’être fusillée.
Donc, chaque jour, matin et soir, je veillais attentivement à déceler d’éventuels signes de départ chez mes encombrants voisins.
Chaque jour aussi, j’essayais de rencontrer MAGUY. Le temps passait et nos projets de fiançailles se précisaient.
Elle ignorait une partie de mes activités clandestines et notamment ma tâche de surveillance de la Kommandantur. Elle avait d’autres milieux de relations que le mien et participait davantage que moi à la vie chambérienne.
Un soir, vers le 20 Août, elle me dit : « les Allemands vont partir cette nuit. »Je haussais les épaules et pris un air entendu. Ce n’était pas l’affaire des femmes de savoir quand les Allemands devaient partir ! Rentré chez moi, par la porte de derrière, je vis à travers mes rideaux, les sentinelles qui claquaient leurs bottes dans leur immuable rituel. Il était 11 heures du soir et je suis allé dormir du sommeil profond d’un gars de 20 ans.
Le lendemain matin, à 6 heures j’écartais légèrement les rideaux. Comble de l’horreur, il n’y avait plus un allemand, les portes étaient grandes ouvertes, ils étaient partis pendant la nuit. .. Tout CHAMBERY le savait sans doute et je n’étais pas au courant ! ... Inutile de dire la façon dont j’ai été accueilli par les copains. Heureusement, l’armée germanique avait fait suffisamment de bruit pour que tous nos responsables soient au courant et aient fait le nécessaire.

C’est à dire ?

C’est à dire faire converger nos groupes sur tous les points critiques de l’itinéraire menant aux vallées de la MAURIENNE et de la TARENTAISE qui rejoignent l’ITALIE, pour tenter d’intercepter l’ennemi dans les passages favorables. Le relief s’y prêtait souvent ainsi que les passages des cours d’eau, mais la supériorité de l’armement allemand limitait beaucoup la portée possible de nos actions.
Du moins avions nous commencé à parcourir les routes jusqu’ici strictement contrôlées en utilisant les véhicules les plus divers. C’est ainsi que nous partîmes en groupe d’une vingtaine, dans un camion pour rejoindre ALBERVILLE à une cinquantaine de kilomètres. Notre véhicule était un camion découvert, à essence, nous permettant de rouler à grande vitesse. Sur la cabine avant, nous avions installé un fusil mitrailleur dont le servant avait les yeux fixés sur la route, prêt à réagir à toutes menaces éventuelles. C’était là un dispositif assez classique et les allemands l’avaient adopté également sur leurs véhicules. Nous bavardions avec entrain, heureux de rejoindre nos camarades qui étaient déjà passés au contact de l’ennemi, sous des formes qui n’avaient plus rien à voir avec ce que nous avions vécu jusqu’ici.
J’avais à mes côtés, Louis GUIGARD, un solide savoyard des Bauges, entré en même temps que moi au Centre d’Apprentissage et avec lequel j’avais tout de suite sympathisé. Nous roulions bon train quand le tireur nous signala un camion qui arrivait en face de nous. Des copains sans doute qui allaient dans une autre direction, leur véhicule équipé également d’un fusil mitrailleur.
Ce n’est qu’à une vingtaine de mètres que nous distinguâmes les casques allemands. Ce fut brutalement le silence ; on attendit quelque chose qui ne vint pas. Nous nous croisâmes à toute allure, nous regardant les uns les autres. Les deux tireurs, pris au dépourvu, avaient eu le même réflexe : ne pas tirer, sans que, après coup, le nôtre ait pu nous expliquer pourquoi. En tout cas, cela aurait pu être un beau carnage et je n’aurai pas été là pour te raconter cette histoire ! ... On a arrosé çà le soir, en félicitant le camarade de son absence de réflexe ou de son remarquable sang froid. Il disait qu’il avait ressentit comme une force le bloquant sur son arme.
J’ai du quitter le groupe deux ou trois jours après pour redescendre à CHAMBERY, convoqué par Lucien ROSE pour examiner comment réagir au noyautage communiste de l’Enseignement Technique.
C’est alors que j’appris que le premier contact de notre groupe avec les Allemands avait eu lieu près d’AUSSOIS en Maurienne. Un obus de mortier avait tué trois de nos gars. Louis GUIGARD avait reçu un éclat en pleine tête, à un endroit qui aurait dû être bien protégé par un casque, mais nous n’avions qu’un casque pour quatre hommes et son béret de chasseur alpin était bien mince. Les corps ont été redescendus à CHAMBERY et nous avons veillé les cercueils, recouverts d’un drap tricolore, toute une nuit à la cathédrale de CHAMBERY.
Nous avions connu la Résistance comme une aventure, faite de coups, de péripéties, d’initiatives individuelles et puis nous rencontrions maintenant la guerre, cette machine à tuer, où la mort frappe le plus bêtement possible. L’heure de la résistance était finie. C’était la guerre, il fallait prendre les armes et la terminer au plus tôt.

Pour la population, les choses n’ont pas changé du jour au lendemain ?

(C’est MAGUY qui répond)
Non le rationnement alimentaire a continué longtemps encore.
Toute l’année 44 fut difficile et la suivante encore. On avait droit à une allocation de points textiles pour toute l’année. Que l’on ait une occasion exceptionnelle n’y changeait rien. Nous avons acheté le costume de RENE pour notre mariage en décembre avec les points textiles de toute la famille. Ce costume était en fibre et le jour du mariage, il était tout froissé. Ma mère disait : « Ce n’est pas possible d’avoir un costume aussi froissé le jour de son mariage »...
Les tickets de rationnement étaient une rude épreuve, ce qui expliquait tout le trafic du marché noir, surtout dans les grandes villes. Le plus terrible était les tickets de matière grasse. On avait droit à un petit peu de beurre, un peu d’huile chaque mois, un peu de chocolat mais tellement peu !... La viande aussi était rationnée et naturellement quand on avait un cousin ou des amis à la campagne chacun tentait de se ravitailler sur place, en essayant de ne pas se faire prendre, car que ce fut avant ou après la libération, les barrages de gendarmerie contrôlaient tout cela.
En 1945, quand RENÉ partit faire des études à PARIS, ma mère nous envoyait régulièrement un colis par un transporteur de BELLEY avec du pain et parfois un rôti, ou une pâtisserie. Le contenu en était toujours apprécié. Nous n’avions pas d’argent et le ravitaillement à PARIS était particulièrement difficile. Les vraies chaussures avaient disparu depuis le début de la guerre, on marchait avec des semelles de bois, on les faisait réparer avec des morceaux de pneu...
Quand on a commencé à pouvoir circuler librement, un gros problème s’est posé : les pneus de bicyclette. Il fallait s’inscrire à l’avance en mairie, pour en avoir un, quelques mois plus tard. Les tickets de carburant ont continué longtemps pour ceux qui avaient des voitures.

Finalement, aujourd’hui, quand je pense à toute cette période, à tout ce que tu as vécu, comment vois-tu cela ?

Une chance extraordinaire Tout en parlant, j’ai pensé à cette question depuis le début de notre entretien. Si j’étais né deux ou trois ans plus tôt, j’aurai été mobilisé et certainement fait prisonnier comme la plupart des jeunes de cet âge et j’aurai perdu quatre années à me morfondre derrière les barbelés dans un camp en ALLEMAGNE.
Si j’étais né deux ou trois ans plus tard, j’aurai été en retrait de ces événements et j’aurai émergé à la fin de mon adolescence sans tellement comprendre ce qui s’était passé.
Maintenant, quand je vois la triste atonie que vit notre jeunesse aujourd’hui, il est évident qu’à mon âge ce fut une période exceptionnelle. Durant ces quatre années, j’ai vu s’effondrer notre société par la trahison de ses élites.
Puis j’ai vécu huit mois de vie« virile » en montagne, puis une longue retraite en sana pour déboucher dans l’aventure multiforme, un peu rocambolesque, de la Résistance où chaque jour était vraiment un jour nouveau, dans le tissu chaleureux et l’amitié d’une bande de copains.
Oui, je suis heureux d’avoir démarré ma vie d’adulte dans ces cahots et ces péripéties : dans l’aventure et l’incertitude une Etoile nous guidait.
Bien sûr après l’espérance et les illusions que nous portions en nous à l’époque, les années qui suivirent amenèrent progressivement amertume et désillusion. Si la défaite avait été une terrible leçon, celle-ci fut vite oubliée.
Ce fut à nouveau bien vite le règne des ambitions, de la médiocrité ; des clans et des partis, l’incapacité à construire ensemble. C’est sans doute cela la « condition humaine ».


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