Anthropologie de la maladie

vendredi 24 janvier 2014
par  webmestre1
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7. Anthropologie de la maladie

Trois axes sont à explorer : la représentation des maladies, la perception du corps et enfin la modification de la représentation que le patient a de lui-même à traves l’expérience de sa maladie.

7.1. la représentation des maladies

La représentation que nous nous faisons de la santé et de la maladie dépend de la culture dont nous sommes issus. En effet, de façon plus ou moins consciente, cette représentation influence à notre insu notre mode de recours aux soins et notre adhésion aux moyens thérapeutiques mis en œuvre par le médecin.
Le médecin, bien évidemment, n’échappe pas non plus à l’influence au moins inconsciente de sa propre culture.
Depuis l’antiquité deux courants de pensée modélisent la représentation des maladies :
D’une part une conception archaïque dont l’origine se trouve en Orient, où la maladie est la sanction d’une faute, d’un pêché, d’une transgression volontaire ou non de la Loi. Il s’agit selon ce modèle d’une faute contrôle l’ordre du monde, contre l’ordre immanent qui préside à la santé de chacun. Cette faute peut être expiée ou conjurée, elle a un sens qui peut être décrypté. Elle expose le sujet à la honte, la dévalorisation et lui fait courir le risque d’une exclusion du groupe ou de la société d’appartenance.
D’une certaine manière, la psychanalyse, qui met l’accent sur le rôle joué par la dynamique de la culpabilité inconsciente dans l’éclosion de certaines pathologies, peut être rattachée à ce courant.
D’autre part, la conception naturaliste, gréco-latine, reconnaît à la maladie une cause matérielle, provoquant une anomalie, une erreur qu’il est possible de réparer. Cette conception mécaniciste de la médecine peut conduire à une réification de l’homme, une instrumentalisation inacceptable d’un point de vue éthique, dont l’exemple actuel le plus frappant est le débat sur le clonage reproductif humain.

L’anthropologie de la maladie a été étudiée en particulier en France par François LAPLANTINE, dans un ouvrage remarquable (Anthropologie de la maladie Payot 1992) qui mêle histoire de la médecine, études critiques de textes littéraires (évoquant la maladie à travers l’œuvre de Proust, de Zorn, de Virginia Woolf et de Kafka) mais également d’entretiens avec des médecins et des patients.
Par le biais d’une profusion de sources documentaires, Laplantine dégage quatre couples de modèles étiologiques de représentation des maladies qui correspondent à autant de modèles thérapeutiques :

Ontologique/fonctionnel,
Exogène/ endogène,
Additif /soustractif,
Maléfique/bénéfique.

7.1.1. le modèle ontologique :

Dans ce modèle, la maladie qui existe en elle-même peut donc être étudiée objectivement. C’est le modèle physiopathologie et anatomo-clinique dans lequel le traitement et la guérison dépendent directement de l’exactitude des connaissances acquises sur la maladie. La maladie est considérée comme un désordre du corps dont les médicaments peuvent obtenir la guérison.

7.1.2. le modèle fonctionnel :

Le modèle fonctionnel insiste, dans la cause de la maladie, sur la rupture d’un équilibre assimilé à la santé. Cette rupture peut être interne à l’homme, entre lui et l’univers entre l’homme et son environnement social. Le traitement est alors une tentative censée rétablir l’équilibre ainsi rompu, c’est le modèle des thérapies analytiques et des cérémonies sacrificielles.

7.1.3. le modèle exogène :

La maladie y est le résultat d’une cause extérieure, naturelle (microbe, toxique, stress) ou surnaturelle (mage, esprit, sorcier). Il a pour mesure thérapeutiques soit une médecine allopathique qui vise à neutraliser cette agression extérieure, soit des rites conjuratoires.

7.1.4. le modèle endogène :

Ce modèle met en avant la constitution du sujet, le terrain, et donc l’hérédité du patient. La fragilité du sujet y est la cause de la réussite de l’éventuelle agression d’un agent extérieur. D’un point de vue thérapeutique, ce modèle est celui de l’homéopathie et de la psychosomatique.

7.1.5. le modèle additif :

Ici la maladie est attribuée à l’incorporation d’un élément étranger, mauvais en soi (virus, drogue) ou en excès (pléthore, surmenage, stress) dont la guérison résulte de l’élimination de ce mauvais objet par des médicaments, la chirurgie, ou des pratiques magiques.

7.1.6. le modèle soustractif :

A l’inverse, la maladie y est perçue comme un manque, une perte de toute nature. La guérison est assurée par une compensation (une addition notamment de médicaments).

7.1.7. le modèle maléfique :

La maladie y est identifiée au mal : déviance physique, psychologique ou sociale contre laquelle le sujet combat, mais dont il se défend aussi. Ce modèle rend compte aussi bien de l’attention portée actuellement au traitement de la douleur (cause nationale de santé publique, vécue comme le mal absolu), que des exclusions des aliénés, pestiférés, sidéens.

7.1.8. le modèle bénéfique :

Enfin le modèle bénéfique identifie la maladie à une expérience enrichissante, exceptionnelle et gratifiante dont les bénéfices pour le patient sont le stoïcisme, la valeur de l’épreuve surmontée. La guérison n’y est pas recherchée au sens habituel de restauration d’un état de santé antérieur, mais le thérapeute y agit comme révélateur, passeur, médiateur sur le chemin d’un état supérieur ou d’un meilleur équilibre. C’est une médecine initiatique.

7.2. la perception du corps

La représentation des maladies ne suffit pas à expliquer ce que le patient ressent, et c’est à travers l’écran que constitue le corps humain, et par les mots du corps, le savoir véhiculé par le langage populaire que l’on peut avoir accès au lien profond qui unit les symptômes corporels et leur traduction dans la langue.
Le Docteur Philippe BREUNOT, psychiatre et anthropologue, dans son ouvrage Les mots du corps (Editions Le Hameau 1987) décrit autour d’un mot directeur les locutions qui témoignent de sensations ou de sentiments de mal être « que véhiculent près de 85ù de ces expressions sur le corps ».
Seulement 15ù expriment le bien être, reflétant le besoin de parole et de communication qui accompagne le « mal être » : on parle de ses maux, alors qu’on n’a pas besoin de préciser que l’on est bien.
La santé étant bien entendu un état qui se définit par l’absence de maladie.
L’importance relative de chaque organe apparaît avec toute sa symbolique.
C’est le cœur qui est de loin le plus représenté, considéré comme le nœud vital et affectif auquel la langue populaire accorde le plus d’importance.
Puis viennent le ventre et les poumons traduisant ainsi l’importance dans la conscience populaire des désordres digestifs et la lourde menace que faisait peser les maladies comme la tuberculose. Enfin et surtout les mots du corps sont d’une grande pertinence nomment en ce qui concerne les réactions émotionnelles et les signes psychosomatiques que nous méconnaissons peut être plus souvent qu’aux époques moins techniciennes. La langue vivante, véritable fenêtre au corps populaire, laisse voir une émouvante anatomie empirique qui met le cœur à la place de l’estomac ou des grillons dans la tête, pour exprimer à travers les siècles l’inquiétude et le tourment quotidien, le ver rongeur qui nous travaille du dedans. Dans ce parler populaire, les grands fléaux des temps passés subsistent, la phtisie et le mal pulmonaire, les mous pourris et les tripes nouées le fiel épais et la « sanglaçure ». Il est très remarquable de noter la pertinence de nombres d’assertions populaires, notamment en ce qui concerne la prise de conscience du lien souvent très fort entre notre corps et le monde environnant par l’intermédiaire du symptôme qu’il porte.

La médecine Hippocratique originelle, a toujours accordé une grande importance aux humeurs et aux caractères, à leur inscription dans le corps et à leur participation à l’évolution des maladies.
La médecine technicienne efficace, fondée sur des preuves, spécialisée et déterministe, leur accorde moins de place, peut être du fait de la toujours très puissante dichotomie entre le corps et l’esprit.
La langue populaire est alors le trait d’union entre ces deux tendances, ne méconnaissant ni l’organicité de la maladie, ni la participation caractérielle et affective de ce que l’on appelle le langage du corps, expression au moyen de symptômes de conflits personnels, conjugaux, familiaux, ou sociaux non dits.
L’anxiété est alors présente à chaque instant par le resserrement : angor, angoisse qu’elle impose au corps, bouche sèche ; gorge tête et cœur serrés ; crampes musculaires et tripes se tordent.
Nos symptômes ne sont que des tentatives de fuite ou d’agression fantasmées par notre expérience infantile, sous-produit d’un savant mélange de réactions animales et de sens inconscient.
L’oppression thoracique, ou des difficultés respiratoires comme l’asthme peuvent ainsi crier « j’étouffe », « il ou elle m’étouffe » comme bien des dorsalgies chroniques peuvent aussi exprimer ce non-dit : « j’en ai plein le dos » ou encore « je l’ai toujours sur le dos ». Cette dimension du corps métaphore, n’a toutefois de sens que replacée au sein de l’histoire intime et des valeurs personnelles du sujet.

Cette approche pragmatique par le langage du corps rend plus accessible la dimension psychosomatique parfois complexe dans ses théories, et permet de mieux comprendre ce que peut ressentir le patient, la signification de ce ressenti sous entendant ou impliquant les autres.

7.3. la modification de la représentation que le patient a de lui-même

La maladie somatique bouleverse la représentation que le sujet a de lui-même ainsi que son aménagement défensif.
Comme l’indique le Professeur Senon dans son ouvrage sur la Prise en charge d’une dépression chez un patient atteint d’une pathologie organique, (P.R.I.D. Ed. Masson, 2001) « la maladie, soit en menaçant la vie à court terme, soit à l’origine d’une invalidation et d’une perte d’autonomie, met à rude épreuve les ressources de chacun. »
La projection dans l’avenir, les investissements libidinaux et objectaux sont remis en cause, et le malade doit reprendre son projet de vie et négocier une représentation acceptable de son corps et de sa psyché, effrités par la maladie. Il s’agit alors pour lui de s’accepter faillible, en éloignant les fantasmes de toute puissance qui l’avaient porté dans sa vie affective relationnelle et sociale.
Ainsi toute maladie grave ou perçue comme telle est atteinte du narcissisme.
L’enjeu est alors la conservation de l’estime de soi, alors même que l’adaptation défensive amène à négocier une perte d’autonomie et un recours à la passivité face aux soignants. Le premier temps est donc celui de l’expression des plaintes somatiques, car peu de patients ont d’emblée la capacité d’organiser les représentations du corps souffrant et de les communiquer.
Atteinte de l’intégrité corporelle et psychique, altération de l’estime de soi, la maladie est situation de faiblesse et acceptation de la perte d’autonomie.

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